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Jeudi 27 janvier 2005
Mes chers amis et compagnons,
Dans quelques semaines, nous serons appelés à nous prononcer pour ou contre la constitution européenne. Le Président de la République a légitimement choisi la voie la plus démocratique qui soit : celle du référendum. Il faut s’en montrer digne car 24 pays européens nous regardent. Le 29 mai, nul ne devra sous-estimer la responsabilité qui est entre ses mains.

A l’heure actuelle, les sondages nous disent que le « non » à le vent en poupe, notamment à gauche. On me dit que même dans certains salons huppés ou branchés, on se plait à « jouer » à la roulette russe sur la question européenne… Bref, le « non » devient à la mode.

C’est dire que le camp du « oui » est dans une position d’outsider. Il n’a donc d’autre choix que de sortir des sentiers battus pour aller de l’avant.

Face à un « non » politiquement conformiste, un « non » sans perspective, il existe un chemin gagnant pour un « oui » politiquement audacieux !

Car je l’affirme : il est plus audacieux de vouloir construire, sur la base de ce traité constitutionnel, une autre Europe que de vouloir la paralyser !

Il est plus audacieux de croire que la France peut relever les défis de son siècle que de trembler à chaque accélération de l’Histoire !

Il est plus audacieux de penser à l’intérêt général que de vouloir régler ses comptes personnels, catégoriels ou partisans sur le dos de l’Europe.

Mes chers amis,
Derrière le rendez-vous électoral du 29 mai, il y a quelque chose de fort, de profond, qui ne peut être totalement déconnecté de cette constitution : c’est l’histoire et l’avenir de ce continent qui est le nôtre.

Pour moi, l’Europe n’est pas une aventure désincarnée.

Madrid, Prague, Londres, Rome, Varsovie, Berlin, Vienne : au seul énoncé de ces villes, je sens nos héritages et nos cultures entremêlés circuler dans mes veines de français. Je vous le dis comme je le ressens : j’aborde ce référendum en patriote, je veux dire par là en homme qui croit en la richesse des racines qui parcourent notre continent.

Avant d’être un marché, une monnaie, l’Europe est une rencontre charnelle entre des nations millénaires, brillantes et démocratiques. C’est cette rencontre qui justifie cette nouvelle constitution. C’est elle qui éclaire la belle devise de l’union européenne : « unis dans la diversité ». C’est cette rencontre que la France doit incarner avec panache et passion.

Qui ne sent que la collaboration fraternelle qui relie nos Etats depuis un demi siècle est bien plus qu’une chance, elle est un miracle politique ? La mémoire des peuples est malheureusement trop courte pour saisir à sa juste valeur le prix de la paix…

Imaginez que nous ressuscitions, l’espace de quelques instants, nos arrières grands-parents et que nous leur disions que l’Europe vit désormais unie et sans frontières… Ils ne pourraient nous croire, eux qui, sortis des tranchées, n’envisageaient le sort des nations que dans un bras de fer implacable.

Imaginez maintenant que nous ressuscitions nos grands parents, et que nous leur disions que le mur de Berlin est tombé et que dix des pays qui vivaient sous le joug de la tyrannie communiste nous ont rejoint… Ils en seraient abasourdis, eux qui redoutaient que la guerre froide ne finisse dans un clash nucléaire.

En vérité, l’union européenne aura été le projet le plus « révolutionnaire » qui soit. Il aura scellé la paix ; il aura conduit nos nations à organiser de leur plein grès un partage de leur souveraineté ; il aura élevé leur niveau de vie ; il aura fait tomber un rideau de fer… Et tout ceci, sans un coup de feu !

Il faut rappeler à tous ceux qui semblent oublier l’essentiel, que le mariage de l’Europe et de la paix n’est pas un épiphénomène, mais bien un phénomène exceptionnellement précieux. 50 ans, 100 ans de paix supplémentaires pour nos enfants, nos petits enfants, voilà l’échelle de notre espoir.

Cet espoir de paix et de prospérité partagés, il faut le mettre en parallèle avec les défis qui nous sont lancés par le XXIème siècle. Mondialisation, menaces terroristes, sous-développement, maintien de notre modèle économique et social, défense de l’exception culturelle, pollution planétaire : aucun de ces défis n’échappe à une réponse collective.

Dans un monde incertain de 6 milliards d’habitants, les 60 millions de français doivent pouvoir compter sur l’alliance des 390.000 millions européens. Il est clair que notre intérêt national exige d’être relayé par une Europe organisée, régulant les désordres du monde, équilibrant la puissance américaine, et demain chinoise puis indienne.

Entre la France et l’Europe, c’est bien le sort d’un pacte historique qui me parait être en jeu. Ce pacte est fondé autour de trois idées directrices : le respect de l’homme ; la promotion d’un style de vie propre à l’Europe ; la défense de nos intérêts communs dans le cadre d’une mondialisation aujourd’hui débridée.

Mes chers amis,
J’aborde ce référendum avec les convictions et le regard un peu singulier de ceux qui, en 1992, dirent « non » au traité de Maastricht, mais qui aujourd’hui sont décidés à voter « oui ».

Par cohérence intellectuelle et politique, je défends ce traité constitutionnel parce qu’il répond aux critiques que j’avais, avec d’autres, émises avec force au moment de Maastricht.

Qu’avions nous dit à l’époque ?

Trois choses :

que le traité de Maastricht avait été préparé dans un huis clos de technocrates, ce qui ne fut pas le cas cette fois-ci puisque des représentants de toutes les nations furent associés à la rédaction de ce traité constitutionnel ;

que le traité de Maastricht créait la monnaie unique sans définir les objectifs économiques et sociaux de l’Europe ;

qu’il ignorait les instruments indispensables à l’Europe politique.

Bref, que tout cela nous entraînait dans une Europe bureaucratique à vocation fédérale.

Sur tous ces points, la Constitution propose des avancées potentiellement décisives à condition que les européens s’en saisissent.

Sur le plan économique et social, elle définit pour la première fois la singularité du modèle de développement européen.

En insistant sur le principe de l’économie sociale de marché, en reconnaissant l’importance et la nécessité des mécanismes de protection sociale et - pour la première fois ! - des services publics, la constitution peut être l’acte fondateur de l’Europe sociale de demain.

Sur cette question de l’Europe sociale, il faut cependant être clair et juste : cette constitution présente un progrès significatif par rapport aux traités de Maastricht et de Nice, mais elle n’est pas l’antichambre d’un nouveau monde au sein duquel nous vivrons - comme dans la publicité « bounty » - d’amour et d’eau fraîche.

Inutile de raconter des « boniments » à nos concitoyens : cette constitution ne réglera pas, comme par miracle, le problème du chômage, elle n’évitera, comme par enchantement, les phénomènes de délocalisation. Ces défis ne relèvent pas des institutions, mais des stratégies nationales et européennes que nous mettrons en place pour faire de notre continent l’un des espaces les plus riches, les plus performants et les mieux formés de la planète. L’avantage de cette constitution, c’est qu’elle favorise précisément ces stratégies plus que ne le faisaient les précédents traités. Et elle les favorise au surplus dans le cadre d’une Europe élargie qui, progressivement, va conduire les nouveaux Etats, membres de l’Union, à adopter nos règles sociales ce qui limitera leurs capacités de concurrence « déloyale ».

Souvenez-vous, lorsque l’Irlande (en 1973), la Grèce (en 1981), l’Espagne et le Portugal (en 1986) ont rejoint l’Union européenne, ces pays n’avaient pas le même niveau de vie que nous et les salaires étaient largement inférieurs aux nôtres.

Certains criaient au danger et pronostiquaient des déséquilibres compétitifs mortels… Et bien, ce scénario ne se produisit pas. Ce sont ces pays qui se sont, pas à pas, adaptés à nous et aux règles du marché commun, et non nous qui nous nous sommes adaptés à eux !

Cette constitution et cet élargissement, sont donc un moyen d’organiser la concurrence dans des termes acceptables et équitables. A cet égard, j’ai tendance à penser que le « capitalisme sauvage » ne voterait ni pour cette constitution, ni pour l’élargissement, car ils sont les deux instruments d’une économie régulée et non livrée à elle même.

Mesdames et messieurs,
J’étais également hostile au traité de Maastricht, parce que la question institutionnelle n’était pas tranchée. L’économie était placée avant la politique ! Cet illogisme conduisait l’Union à un fonctionnement bancal. Aujourd’hui, un cadre politique est enfin proposé. J’enregistre cette avancée comme un progrès.

Cette constitution confère aux européens de nouveaux instruments pour endiguer la dérive technocratique. Elle ouvre enfin des espaces à la volonté démocratique des Etats et des peuples !

Le renforcement du rôle du Conseil européen (où siègent les responsables de chacune de nos nations) et au sein duquel le poids de la France est accru, l’affirmation du Parlement européen qui sera désormais amené à co-décider 90% de la législation européenne ce qui équilibrera le poids de la commission, la création d’un droit d’initiative populaire grâce auquel la pétition d’un million de citoyens européens obligera l’Union à agir, sont autant d’innovations en faveur de la démocratisation de l’Europe.

Mais surtout, le principe de subsidiarité est pour la première fois clairement défini : les compétences et les domaines d’intervention respectifs de l’Europe et des Etats membres sont circonscrits et les Parlements nationaux auront le pouvoir de contrôler les empiètements de la bureaucratie européenne. Ainsi, toute réglementation européenne sera obligatoirement réexaminée si le Parlement européen ou les parlements nationaux en décident !

Enfin je veux vous dire que j’étais contre Maastricht parce j’étais et suis défavorable à une Europe fédérale.

A la lecture de cette constitution, une question centrale n’a cessé de me poursuivre : cette constitution défait-elle le génie de la France ? Instaure-t-elle une Europe uniforme, qui battrait en brèche notre modèle social, étoufferait-nos coutumes, briderait notre voix internationale ?

A cette question importante, je réponds non !

Ceux qui prétendent le contraire n’ont pas vu le train de l’histoire passer.

Ils soulignent à l’envi les deux ou trois articles qui alimentent leur thèse en laissant de côté un facteur majeur, le facteur que tente d’ordonner cette constitution, le facteur qui change tout, le facteur qui met un terme au rêve d’une Europe totalement intégrée : celui de l’élargissement.

Au delà des arguties et subtilités juridiques, la réalité politique est la suivante : l’Europe élargie culbute bien des concepts autour desquels fut bâtie l’Europe d’hier, celle qui comptait 6 puis 12 membres. Nous entrons dans une nouvelle histoire politique dont nous allons devoir tracer les lignes, et cette constitution n’en est que le point de départ.

La possibilité de créer des coopérations renforcées - que la constitution confirme ! - est à cet égard essentielle : si certains Etats membres veulent demain aller plus loin dans certains domaines ils le feront sans exclure de l’Union ceux qui ne veulent ou ne peuvent se joindre à eux. Bref, cette Europe des coopérations renforcées, c’est l’Europe souple et efficace que j’ai toujours appelé de mes vœux !

Voilà les raisons pour lesquelles j’ai dit « non » autrefois et pourquoi je dis « oui » aujourd’hui.

Mesdames et messieurs,
Dans cette campagne, il faut éviter la caricature, tout comme il faut éviter de stigmatiser celles et ceux qui ont des doutes et des craintes. L’Europe n’a pas besoin d’être idéalisée pour être respectée pour ce qu’elle est : c’est à dire une aventure humaine, avec ses forces et faiblesses.

Cette constitution, je ne prétends pas qu’elle soit parfaite. Elle est un compromis entre le souhaitable et le possible. Qui peut d’ailleurs croire qu’il soit facile de faire vivre 25 nations ensemble et d’écrire des règles de fonctionnement communes ?

Personne !

La vérité est que la construction de l’Europe est une entreprise complexe, faite de compromis, d’arrangements, de nuances.

Ceux qui vous disent «  la constitution est trop compliquée, trop longue, trop équivoque», confondent un texte destiné à organiser l’unité de 400 millions d’habitants avec une notice pour préparer des pâtes lustucru !

Ceux qui vous disent que cette constitution est de droite ou de gauche, ou qu’elle est trop libérale, font mine de croire que ce document à vocation à dicter la politique de chacun de nos Etats. Or c’est faux !

Cette constitution n’est qu’un cadre institutionnel, recensant les principes fondamentaux de l’Europe tels que nous les connaissons depuis 40 ans.

Ce cadre sera ce que les nations en feront !

A ce que je sache, la constitution française de 1958, n’a pas interdit aux gaullistes, puis aux libéraux, puis aux socialistes de gouverner et d’engager les politiques qu’ils voulaient engager !

Quant aux règles européennes, elles n’ont pas interdit à la gauche de mettre en oeuvre l’absurdité des 35 heures, et cette constitution ne leur interdira pas de passer aux 33 heures si cette envie démagogique venait à son esprit.

Ces mêmes règles ne m’ont pas interdit de réformer les retraites en exigeant des salariés du public qu’ils travaillent deux années de plus afin que l’égalité soit assurée avec les salariés du privé. Elles ne m’ont pas interdit de réformer l’Education nationale, et m’obligent encore moins à céder à tous les conservatismes catégoriels.

Sur cette question de l’Ecole, je veux vous dire que rien ne stoppera ma détermination. Depuis trop longtemps, on hésite, on recule, on cède au premier mouvement de grève…

Moi, j’ai décidé d’avancer. Le droit de manifester d’une infime minorité, n’autorise pas celui d’interdire à la majorité des lycéens d’étudier et de préparer leurs examens. La tolérance républicaine à des limites ! C’est pourquoi j’ai donné instruction pour mettre un terme aux blocages des lycées.

Cet aparté sur l’Education Nationale me permet de rappeler que si la politique française ne doit pas être ignorante des règles européennes, elle n’en est pas dépendante. Je rejoins là une idée cardinale : le sort de l’Europe dépend de la force des nations qui font l’Europe. C’est dire que la France ne peut peser et imposer ses vues au sein de l’Union que si elle se modernise et se retrousse les manches. Depuis trois ans nous avons fait bouger la France, nous avons imprimé d’autres valeurs : celle de l’autorité républicaine, celle du travail, celle de la responsabilité sociale… Mais beaucoup reste encore à faire pour replacer notre pays sur les rails du progrès économique et social. Plus que jamais, l’heure est à l’audace politique et intellectuelle.

Je ne suis pas de ceux qui s’ébahissent devant l’Union européenne, en donnant le sentiment de tout attendre et tout espérer d’elle. Si notre pays a besoin de l’Europe, ça n’est pour s’agripper à elle comme à une bouée de sauvetage, mais parce qu’il a vocation à affirmer sa puissance et son originalité dans l’Europe. Je veux l’Europe, mais avec la France à sa tête !

Mesdames et messieurs, Mes chers amis,
A l’évidence, la bataille sera serrée, car le camp du non est hétéroclite et procède comme une « voiture balais ». Quiconque est insatisfait, peut trouver dans le « non » une façon d’assouvir son courroux. La somme de ces courroux ne fait naturellement pas un projet alternatif, tout au plus favorise-t-elle le statu quo.

Car nul ne doit s’y tromper : dire « non » à cette constitution, ce n’est pas dire oui à une autre Europe, c’est, en réalité, plus piteusement, valider le statu quo actuel, c’est à dire le traité de Nice, dont chacun s’accorde à penser que depuis l’arrivée de dix nouveaux pays européens il ne peut être que synonyme de paralysie institutionnelle. Bref, l’Europe en restera à tout ce que les partisans du « non », à tort ou à raison, rejettent !

Ceux qui tirent des plans sur la comète en prétendant que tout pourrait être réécrit dans l’hypothèse d’une victoire du « non » racontent des histoires. Après le « non », il n’y aura pas d’après avant longtemps…

Dans cette hypothèse, qui élabora une autre constitution ? Qui proposera aux 24 autres Etats européens un nouvel élan ?

L’extrême gauche, qui rêve d’une Europe marxiste ?

L’extrême droite, qui ambitionne de boucler les frontières ?

Emmanuelli, qui envisage une Europe ultra socialiste ?

Fabius, qui aspire à une Europe fédérale ?

Si le « non » l’emportait, je ne vois qu’une solution : mettre dans une même pièce Arlette Laguillier, Le Pen, Emmanuelli, Fabius en leur demandant d’écrire une nouvelle constitution qui, je n’en doute pas, sera très claire et très utile à la France…

Bref, avec le « non » il n’y aura pas de lendemain enchanteur.

Vous l’aurez d’ailleurs remarqué : les leaders du « non » sont très loquaces sur la constitution mais bien silencieux sur les conséquences de son éventuel rejet.

Ils disent, ce « sera un électrochoc » ! Ca c’est sûr ! Ce sera même un court-circuit qui, comme les électriciens le savent bien, n’augmente pas les watts mais fait fondre les plombs.

Je dit aux tenants du « non », que le choix qu’ils feront le 29 mai sera légitime comme dans toute consultation démocratique, et je ne prétends pas qu’il n’y ait d’autre choix qu’une approbation sans réserve, sans questionnement et sans conditions.

Si la France refuse la ratification du projet de constitution, ce ne sera pas « l’apocalypse », mais, que nul ne s’y méprenne, les conséquences seront lourdes. Le processus de ratification s’arrêtera net dans toute l’Union car on ne fait pas l’Europe sans la France ; beaucoup d’Etats trouveront dans la Grande Bretagne un nouveau leadership plus à l’écoute de leur volonté de faire de l’Europe une simple zone de libre échange. Bref, ce sera un coup dur porté à l’Europe française. Quant à l’image qui sera envoyée de notre pays vers ses partenaires, je crains qu’elle ne soit peu reluisante : ce sera celle d’une France hésitante et crispée, une France cédant au vertige du désordre politique. Pour tout dire : le non sera, à tort ou à raison, interprété comme le symptôme du « mal français », comme le signe d’une faiblesse nationale.

A tous ceux qui pensent voter « non », je leur dis donc de bien mesurer leur choix.

Je leur dit que cette constitution n’est que le point de départ d’une nouvelle histoire européenne à écrire et non pas le point d’arrivée de l’Europe d’hier.

Je leur dit qu ‘on ne peut, à la fois, ressusciter les arguments qui prévalaient contre Maastricht, dénoncer les dérives et les échecs de l’Europe d’aujourd’hui, et refuser dans le même élan la « boîte à outils » qui permettra précisément de construire une autre Europe !

Si vous êtes contre la technocratie européenne, si vous pensez que l’Europe ne doit pas être qu’une vaste de zone de libre échange, si vous voulez une Europe plus politique et plus respectueuse des citoyens, c’est l’occasion d’en changer en votant « oui » ! La constitution offre les moyens du changement. Ces moyens, il faut s’en saisir !

Mes amis et chers compagnons,
Dans cette campagne référendaire, l’UMP est évidemment observée et attendue… Dans la bagarre qui s’annonce, chacun sent bien que beaucoup dépend de nous.

Avec le Président de la République, avec Nicolas Sarkozy, l’heure est venue de hisser notre pays au niveau d’un enjeu historique sur lequel l’UMP ne badine pas : celui de la France dans l’Europe et non à côté, pour ne pas dire en dessous.
Notre devoir est clair, il est net : il faut hisser au cœur de l’Europe élargie – cette « grande Europe » dont le Général de Gaulle pressentait l’avenir - le drapeau de la France.
par Francois Fillon publié dans : Discours
Mardi 25 janvier 2005
Chère Simone Veil,
Mesdames et messieurs,
Elèves du lycée Eugène-Delacroix,

Vous allez entendre le témoignage de Mme Simone Veil, ancien ministre, ancien président du Parlement Européen, ancienne déportée au camp d’Auschwitz. Auprès de ses mots, les miens paraîtront faibles. Et pourtant, si tous les discours n’ont pas la même force, ils ont tous la même vérité.

En août 1941, les bâtiments inachevés de la cité de la Muette, à Drancy, sont transformés en un camp hérissé de barbelés et de tourelles. Le 20 août, plus de quatre mille prisonniers descendent des cars pour y être internés. Plusieurs sont soupçonnés de résistance. La très grande majorité sont des juifs français et étrangers. La première nuit, ils dorment sur le ciment nu. Inquiets par ce qu’ils croient être une large opération de police, ils ne désespèrent pas immédiatement de leur sort. Le lendemain, ils sont toujours là. Trois jours plus tard, ils ont faim. Trois mois plus tard, ils ont froid. Le 22 juin 1942, 900 prennent le premier train pour Auschwitz, dont ils ne reviendront jamais.

Pourquoi ce rappel aujourd’hui ?

Parce qu’il y a soixante ans, le 27 janvier 1945, les troupes alliées découvraient, stupéfaites par tant d’horreur, le camp d’Auschwitz, symbole de la Shoah.

Parce que Drancy représente, sur notre sol français, l’un des chaînons du système concentrationnaire ; un chaînon qui n’est pas étranger à la politique antisémite développée par le gouvernement de Vichy.

Parce que l’extermination des juifs européens n’est pas seulement une question allemande.

Parce que la révélation des camps a été le traumatisme de l’après-guerre.

Et, enfin, parce que soixante ans plus tard, nous sommes toujours convalescents d’un tel choc. Au cœur de l’Europe, enfants, vieillards, femmes et hommes, furent, déportés, esclavagisés, affamés, gazés, puis brûlés : face à cette tragédie nous ne sommes pas et ne pourrons jamais être guéris de la Shoah. Ce drame ne suscite pas qu’une aversion dégoûtée à l’égard de la barbarie nazie, elle est un miroir vers lequel chacun d’entre nous est renvoyé. Car, derrière la folie meurtrière de Hitler, derrière la responsabilité d’un régime destructeur dont tout un peuple suivit les mots d’ordre, il y a la question du mal absolu, ce mal vis à vis duquel aucun homme, aucune nation, ne sont définitivement prémunis.

La Shoah est encore à mi-chemin entre mémoire vivante et histoire. Des survivants sont encore là pour témoigner, mais leur nombre s’amenuise, et bientôt ne resteront que les images, les écrits, les livres d’histoire. Lorsque la voix de ceux qui ont vécu cette tragédie se sera éteinte, serons-nous prêts à prendre le relais de leurs paroles, de leur mémoire ? Ce jour là, nous devrons être capables de trouver les mots pour dire à nos proches, à nos enfants, « écoutes-moi et réfléchis car cela a existé » !

Lycéens, nés dans les dernières années du siècle, vous êtes jeunes encore, et vous vous croyez peut-être indemnes du passé. Tous, pourtant, vous avez déjà rencontré, parfois tout près de vous, des actes ou des déclarations antisémites - cette monstrueuse déviance de la pensée qui consiste à croire à des « races », quand il n’y a que des cultures ; à établir des « hiérarchies » entre les hommes, quand il n’y a que des différences. Pensez à ces insultes, à ces graffitis. Remontez à leurs sources. Interrogez-vous sur les courants de pensée qui inspirent ces phénomènes récents. Combien en trouverez-vous, qui nouent avec l’antisémitisme nazi des liens souterrains et odieux !

Voyez ces individus qui peignent des croix gammées sur les tombes renversées des cimetières juifs. Ils ont parfois votre âge ! En arrivant à Auschwitz, Simone Veil, avait, elle aussi, 16 ans. Quant aux 44 enfants d’Izieu, raflés dans la banlieue lyonnaise, ils n’avaient pas, pour la plupart, 12 ans.

Vous êtes, adolescents d’aujourd’hui, concernés par les résurgences de l’antisémitisme et du racisme ! Parce que votre jeunesse ne peut se défendre seule, la République française engage tous les jours le combat en votre nom. Elle le fait dans la loi, qui punit les actes racistes et antisémites, l’apologie des crimes contre l’humanité, et leur négation. Elle le fait à l’école.

Ce 27 janvier sera pour l’Europe entière la Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention du crime contre l’humanité. J’ai demandé que dans tous nos établissements scolaires, elle soit commémorée avec intensité. Dans chaque classe une heure de cours y sera consacrée.

Etape forte, étape symbolique, cette journée ne représente toutefois qu’une partie de notre action. Fidèle à sa mission, l’éducation nationale mène un combat permanent contre l’intolérance. Ce travail contre l’oubli, chacun d’entre vous l’a préparée à sa manière, dans sa classe : les uns en visitant des expositions ; les autres en constituant des dossiers, en écoutant des témoignages, en regardant des films et des documentaires comme le bouleversant Shoah, de Claude Lanzmann, dont j’ai personnellement demandé qu’il soit diffusé dans tous les

lycées de France ; certains peut-être en se rendant sur des « lieux de mémoire », ces endroits où la douleur de l’Holocauste frémit encore, palpable et bouleversante. Vous l’avez fait en esprits libres, soucieux de forger en conscience un regard juste sur le monde. A chacun selon son âge, l’école a fourni les instruments de sa propre vigilance, et je salue ici l’engagement de vos enseignants et, à travers eux, celui de toute la communauté éducative.

La France est une vieille nation. Les heures de gloire et de fraternité côtoient les heures d’échec et de bassesse. Un grand peuple accepte son histoire telle qu’elle fut. A l’école de la République, l’histoire ne doit donc rien renier.

Accepter l’histoire, c’est d’abord accepter de parler. Vous savez peut-être que les générations de vos parents et de vos grands-parents n’évoquaient pas la déportation et les camps comme nous le faisons aujourd’hui. La stupeur décourageait leurs mots. Le souvenir trop présent des piles de corps décharnés, des yeux morts, des tatouages noirs sur les peaux grises restait pour eux si proche qu’il en devenait indicible. Quelques uns élevaient la voix : on s’abstenait de les entendre, pour pouvoir recommencer à vivre. Croyez le : il a fallu de grands témoins pour lever, mot après mot, ce linceul de silence.

Accepter l’histoire, c’est aussi accepter de dire ce que, trop longtemps, la honte a retenu dans nos gorges. Oui, jusqu’en juillet 1943, les gardiens de Drancy étaient des français. Oui, les collaborateurs vichystes ont prêté la main au crime.

Le Président de la République, en 1995, a trouvé des mots courageux pour reconnaître cette faute collective, dans toute sa sombre gravité.

Accepter l’histoire, c’est ne pas renâcler devant le travail constant que la mémoire exige. Au cours des mois et des semaines qui précèdent, l’école de la République vous a demandé d’y pendre part. Vous à qui la jeunesse sourit, vous à qui l’indifférence serait si commode, vous avez accepté de tourner vos esprits vers ce passé de cendres et de brumes. Cette attitude vous grandit.

Pourtant, ce devoir de mémoire n’est jamais achevé. Et si la visite à Drancy couronne symboliquement votre travail, elle ne lui donne pas fin.

A travers vous, c’est à toute la jeunesse de France que je m’adresse.

Vous êtes aujourd’hui à Drancy. Soyez demain à Pithiviers, à Compiègne, à Beaune-La-Rolande, et dans les autres camps de transit en zone occupée. Suivez demain ces fils conducteurs de notre histoire contemporaine que furent les rails d’acier des chemins de fer nazis. Faites un jour, comme je l’ai fait il y a quelques années avec Simone Veil, le voyage poignant d’Auschwitz. Soyez un jour à Treblinka, à Maidanek, à Sobibor.

Alors, vous serez prémunis contre un mal - celui de la haine et de la destruction de l’autre - qui court encore par notre monde.

Accepter l’histoire, c’est enfin rendre leur place à ceux qui ont trouvé le courage d’agir ; ceux qui, abritant les proscrits, bravant les milices et la gestapo, organisant évasions et transferts, ont sauvé quelques poignées de vies.

Certains étaient des résistants, engagés dans un combat résolu. Leur héroïsme fut éclatant. Tant d’autres, anonymes, occupés simplement de survivre, ont vu le drame juif surgir un beau matin dans leur cour, dans leur ferme, dans leur immeuble, sous la forme d’un évadé, d’un condamné, d’un orphelin. Ils lui ont donné asile. Ils ont eu l’héroïsme discret du quotidien. Ils furent appelés, les "Justes".

Leur souvenir nous le rappelle : la responsabilité du décideur politique ne dissipe pas celle du citoyen. Condamner les dignitaires nazis, Hitler, Goering, Heydrich et leurs supplétifs vichystes, est une évidence. Elle ne nous dispense pas de poser la question éternelle : Qu’aurais-je fait alors ? Aurais-je su dire non ?

Aujourd’hui, des femmes et des hommes remarquables, qui ont vécu cette période, sont là pour vous apporter leur réponse. Un jour, ils disparaîtront.

Que répondrons-nous alors à ceux qui, par le doute, par la haine, misant sur l’oubli, voudront nier la réalité des crimes nazis ?

Nous ne leur répondrons pas par le silence.

Nous ne leur répondrons pas par le mépris.

Nous tournerons contre eux la force de la mémoire.

Un jour, vous serez les meilleurs témoins de ce passé que vous n’avez pas vécu, mais dont vous percevez la profondeur humaine et historique. Aujourd’hui, vous allez parcourir le « fer à cheval », cette cour de sinistre mémoire. Vous allez voir. Vous allez toucher les murs contre lesquels les prisonniers d’hier ont appuyé leurs épaules maigres, et leurs fronts inquiets. Peut être entendrez-vous, au fond de vous mêmes, leurs souffles courts et leurs plaintes. Ils n’étaient que des femmes et des hommes comme nous ; comme vous, il y avait des jeunes qui n’aspiraient qu’à vivre en paix, rire, aimer.

Dans soixante ans, lorsqu’on vous interrogera, témoignez à haute voix, dites ce que vous avez vu, ressenti, appris : vous parlerez pour eux, pour ces adolescents qui avaient le même visage et les mêmes rêves que vous. Fidèles à leur mémoire, vous serez ainsi fidèles à l’honneur de l’Homme.

par Francois Fillon publié dans : Discours
Dimanche 23 janvier 2005
Madame, Monsieur le député-maire, Mesdames et messieurs,

Au moment d’inaugurer la nouvelle école maternelle et primaire de Saint-Mandé, et de lui donner les noms conjoints de Germaine Tillion, grande résistante, et de sa mère Emilie, déportée, deux sentiments se disputent mon esprit. Le premier, c’est évidemment la joie d’ouvrir un nouvel établissement ; le second, la gravité que les circonstances particulières de cette cérémonie associent au patronage exemplaire sous lequel il est placé.

Ouvrir une école est sans doute le geste le plus stimulant qui soit : c’est une nouvelle porte qui s’ouvre sur l’avenir ; une porte que vous avez, monsieur le maire, largement contribué à édifier. Vous le savez : l’effort d’équipement reste, malgré les contraintes budgétaires, une priorité gouvernementale ; et je dirais même une priorité nationale, tant la population française attache d’importance au modèle républicain de l’école; aux valeurs qui la sous-tendent, égalité des chances, respect de l’autre, promotion de l’individu et du citoyen ; à la qualité de l’enseignement dispensé.

On entend souvent parler des classes que les circonstances démographiques conduisent à réduire ou à fermer, pas assez de celle que l’effort conjoint de l’Education nationale et des collectivités locales permet d’ouvrir. Nous en ouvrons pourtant, régulièrement, en France.

Nous contribuerons à en ouvrir également - permettez-moi ce parallèle - en Asie du Sud, où la catastrophe récente a créé des besoins qui dépassent à tout point de vue nos propres notions de nécessité ou d’urgence. Pour les enfants survivants, une rescolarisation rapide s’impose comme la première des guérisons, comme le plus encourageant des paris sur l’avenir. C’est pourquoi, j’ai engagé l’Education nationale française, aux côtés des autres ministères européens, dans une action de moyen terme destinée à accompagner concrètement cette rescolarisation.

C’est un même engagement sur l’avenir que nous prenons aujourd’hui à Saint-Mandé, en ouvrant aux 87 enfants qui l’occupent déjà, à tous ceux qui les suivront, l’élégant bâtiment où s’effectuera désormais leur éducation maternelle et primaire. Il répondait à des besoins réels, que la croissance du quartier nouveau de la ZAC Sainte-Marie venait accroître. Conçu par l’architecte Radu Constantin, complété par un centre de loisirs, il a été confié dès la rentrée 2004 à une équipe de 9 enseignantes. Ses effectifs prouvent qu’il est d’ores et déjà adopté par la population locale - et c’est une heureuse chose !

Nous le plaçons aujourd’hui avec fierté, avec solennité, sous le double patronage d’Emilie Tillion et de vous-même, Madame, qui nous faîte l’honneur d’être présente.

En ce 27 janvier, jour anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, date choisie par l’Europe entière pour commémorer la Shoah, ces deux noms jumelés ravivent le souvenir de l’expérience terrible que Germaine Tillion et sa mère, Emilie, partagèrent : celle du système concentrationnaire nazi.

Trahies, dénoncées, arrêtées ensemble le 13 août 1942 ; d’abord séparées ; brièvement réunies à la prison de Fresnes, mère et fille ne se retrouvèrent en effet qu’à Ravensbrück, où Emilie Tillion fut assassinée le 2 mars, deux mois avant la libération du camp.

Ensemble, elles auront plongé dans ce que l’histoire européenne a produit de plus sombre, de plus indicible, de plus révoltant : la haine abjecte, tournée vers les juifs dont les origines et les coutumes étaient l’unique tort, mais aussi vers les résistants ; la volonté méthodique de tuer, par la fatigue, par les coups, par les balles, par le gaz ; l’avilissement de l’homme érigé en doctrine, en mot d’ordre, en exercice d’acharnement quotidien.

Le souvenir de ces années, le témoignage inappréciable de leurs acteurs nous engagent aujourd’hui à une constante vigilance. L’école de la République doit en être la sentinelle. En cette journée de la mémoire de l’holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité, j’ai demandé qu’aujourd’hui, dans toutes les Ecoles de France, dans chacune de ses classes, une heure soit consacrée à la shoah.

Si les noms d’Emilie et de Germaine Tillion sont aujourd’hui inscrits au fronton d’une école, c’est bien entendu parce que leurs vies ont dépassé la souffrance, l’horreur, le sacrifice, pour devenir messages d’humanisme.

En reconnaissant une nouvelle fois l’exceptionnelle conduite d’Emilie et Germaine Tillion, nous reconnaissons d’abord deux résistantes, l’une, Germaine, cofondatrice dès juin 1940 du célèbre réseau clandestin du « Musée de l’Homme », animatrice du renseignement et de la propagande anti-nazie ; l’autre, Emilie, qui la suit sans réserve dans cette dangereuse entreprise.

Elles perpétuèrent ainsi, au péril de leur vie, les valeurs de liberté, de fraternité et d'honneur qui sont les nôtres.

Mais nous reconnaissons aussi, et c’est ce qui donne un sens à l’hommage particulier que l’Education nationale leur rend, deux femmes pour qui la pensée n’avait pas moins de force que les armes.

Emilie Tillion, critique d’art, auteur de guides de voyage, consacra sa réflexion à cette beauté par laquelle l’homme s’ouvre aux autres et à leurs cultures, tout en y reconnaissant sa propre humanité.

Pour votre part, madame, diplômée de l’Ecole pratique des hautes études, de l’Ecole du Louvre, de l’Ecole des langues orientales vivantes, élève de Marcel Mauss, le grand ethnologue de l’Ecole des Annales, votre personnalité comme votre trajectoire personnifient le sens de l’indépendance intellectuelle et le pouvoir libérateur du savoir et de l’étude. Elles exaltent la transmission, à travers une carrière professorale magnifique qui la conduira jusqu’à une chaire d’ethnographie, et à la direction honoraire de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Depuis le cabinet du ministre André Boulloche, elle l’étend jusqu’au public marginalisé des prisons.

Dans les camps nazis, là où s'orchestraient la haine et la brutalité, Germaine Tillion remporta les plus belles victoires de l’esprit. Ses tortionnaires l’avaient dépossédée des documents qui constituaient sa thèse sur les Chaouïas, un peuplement berbère d’Algérie. Elle les reconstitua de mémoire, dans ses conversations avec ses camarades. Les nazis imposaient un système arbitraire, dont l’opacité décourageait toute révolte. Elle y répondit en développant notamment une véritable ethnographie des camps et en l’enseignant autour d’elle. La tentation était forte, parmi les prisonnières, de n’éprouver que l’absurde de leur sort. Germaine Tillion, à force d’en observer les mécanismes, d’en décrypter la logique, mit à jour ses ressorts démoralisateurs, et trouva dans l’analyse même de la barbarie nazie l’énergie d’y résister.

Appelée à la barre des procès de Nuremberg, elle perpétuera cette victoire morale dans les dix années qui suivirent la guerre par les volumes de plusieurs ouvrages, continuation magistrale de son témoignage sur l’Holocauste.

Résistante historique, Germaine Tillion s’impose enfin à notre admiration par un esprit de générosité qui va bien au-delà de ces heures noires. Je pense ici à cette succession de luttes, moins meurtrières, mais tout aussi ferventes, que fut sa vie d’intellectuelle, de chercheuse, de militante, de femme perpétuellement engagée. Sa connaissance admirable du Maghreb, acquise dès l’avant-guerre dans les Aurès, fait d’elle une avocate inlassable de la cause des femmes méditerranéennes, de la décolonisation, du développement économique par l’émancipation et par l’éducation. Défenseur des droits de l’homme, elle lutte contre la peine de mort et contre la torture, avec la détermination de celle qui les a approchées de trop près pour en être restée indemne. Oppression, pauvreté, obscurantisme : elle est sur tous les fronts où la grandeur de l’homme exige de dire « Non ».

La France a déjà reconnu, par des distinctions nombreuses, la noblesse de cet engagement et de ces combats. Germaine Tillion est l’une des très rares femmes - elles étaient trois ; depuis la mort de Geneviève Anthonioz-de Gaulle, elles ne sont plus que deux - à avoir reçu la Grand Croix de la Légion d’Honneur. Elle partagera aujourd’hui avec la résistante Lucie Aubrac l’honneur tout aussi exceptionnel de voir baptiser à son nom, de son vivant, un établissement public. Je ne doute pas qu’elle soit sensible à cet hommage, autant, sinon plus qu’au premier.

Car c’est dans les écoles, plus que dans les médailles, que la vie manifeste son inépuisable vigueur. Portées elles-mêmes autrefois par cet esprit de jeunesse que fut l’esprit de la Résistance, Germaine Tillion et sa mère en seront les figures tutélaires.

Madame, dans cet établissement, chaque enfant portera désormais en lui un peu de votre vie.

L’histoire, il y a soixante ans, accumulait contre toute raison les cruautés les plus atroces.

Grâce à vous, Madame Tillion, grâce à celles et ceux qui, à votre image, se dressèrent pour l'honneur de la France et des Hommes, des enfants libres peuvent aujourd’hui, à Saint-Mandé, comme partout sur notre territoire, vivre, apprendre, grandir en paix.

par Francois Fillon publié dans : Discours
Jeudi 20 janvier 2005
Mesdames, Messieurs,

Je voudrais dire l’honneur que je ressens d’avoir été invité à ouvrir ce colloque.

Son thème est au cœur de mon engagement. Il se situe au centre du débat républicain ; il nous renvoie vers une question essentielle qui se pose à nous : comment concevons-nous notre « vivre ensemble » ?

Cette interrogation est d’autant plus cruciale que nous vivons une période complexe qui oblige notre pays à s’appuyer sur les repères qui fondent son unité : les valeurs républicaines.

A ceux qui doutent qu’elles puissent répondre aux incertitudes de notre temps et de notre monde, je réponds au contraire qu’elles sont la réponse nécessaire aux enjeux brûlants du 21e siècle.

Face au scénario du « conflit des civilisations » ; face à la résurgence des barbaries et des haines raciales ; face à la culture du chacun pour soi qui parcourt nos sociétés développées ; devant la nécessité d’être uni dans l’adversité d’un monde ouvert et désordonné, je dis que les valeurs républicaines sont une idée moderne et vitale pour la France. Elles dénouent les crispations identitaires, dissuadent la quête obscure des origines ; elles n’ont, en fin de compte, d’autre visée que celle de l’unicité humaine, qui n’est autre que le versant spirituel de l’universalité politique.

La laïcité fait partie de ces valeurs.

L’article 1er de notre Constitution énumère les traits de la République. Elle est indivisible, démocratique et sociale... Elle est laïque !

La place de la laïcité dans notre Loi fondamentale est la consécration d’une union qui s’est construite dans la douleur, et parfois dans le sang… En fait, toute l’Histoire du 19e siècle a retenti des cris d’un conflit inachevé entre l’Eglise et l’esprit de la Révolution française. Deux visions de la société se sont fait face ; deux visions qui, depuis les guerres de Religion, ont pris l’habitude de soumettre ou d’éliminer.

Après avoir porté à son paroxysme ce déchirement entre la France de l’Autel et la France des Lumières, la loi de 1905 a amorcé le rassemblement de tous les Français, et installé durablement la paix sociale. D’un combat, la laïcité est devenue un chemin commun. Toutes les familles de la Nation française ont alors convergé vers cet idéal de tolérance, en éliminant leurs extrémismes.

Et il faut ici, sans hypocrisie, rendre hommage de cette évolution à l’Eglise catholique. Dans le sillage des Eglises protestantes et juives, elle a su relativement tôt, grâce à des prélats et des grands intellectuels, prendre la mesure de la modernité, et faire le deuil de l’établissement moral que lui conférait encore le concordat Napoléonien. En reconnaissant la pleine légitimité de la République, et la nécessaire séparation du temporel et du spirituel, le catholicisme français a intériorisé les valeurs de la laïcité, avant d’en diffuser le message dans l’Eglise universel.

Les trois valeurs indissociables que définit la loi de 1905 en font la pierre angulaire de notre pacte républicain. La liberté de conscience, d’abord, qui permet à chaque citoyen d’être lui-même libre dans ses convictions ; l’égalité en droit qui interdit toute discrimination ou contrainte ; la neutralité enfin du pouvoir politique qui reconnaît ses limites en s’abstenant de toute ingérence dans le domaine spirituel ou religieux.

Evoquant le vote de la loi de Séparation des Eglises et de l'Etat, le Professeur René Rémond écrit : « C'est la fin du service public de la religion. Il n'y aura plus désormais de relations juridiques entre la puissance publique et les cultes, quels qu'ils soient. La loi n'exclut pas pour autant… elle est – écrit-il – faite de tolérance. »

Mais par son vote, le législateur de 1905 avait-il conscience qu’il permettrait, aussi, à la France de devenir un creuset… Je veux dire par là un espace d’intégration épousant toute la profondeur de « La Nation » telle que la définie Renan. La France est devenue une terre d’espoir pour des femmes et des hommes en quêtes de Liberté. Venus d’ailleurs par millions, ils se sont installés dans notre pays ; l’ont aimé et l’ont servi.

Sommes-nous encore à jour de cette réussite ? Cet âge d’or de la laïcité est-il encore le régulateur de la société française ? Nous avons besoin d’en débattre… Et j’attends beaucoup de vos réflexions et de vos travaux.

Mesdames et Messieurs,

L’aventure de la laïcité a commencé à l’Ecole, là où l’âme et la conscience des enfants se dessinent… Et ce n’est pas un hasard si, plus récemment, l’Ecole fut à nouveau le lieu de tous les débats.

En avril 1792, Condorcet écrivait que : « La Constitution en reconnaissant le droit à chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de France, ne permet pas d'admettre dans l'instruction publique un enseignement qui (...) donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. »

Jules Ferry lui rendra un hommage posthume, quatre-vingt-dix ans plus tard, en rédigeant la loi sur l’obligation scolaire et la laïcité à l’école primaire. « J’avoue – dira-t-il devant la Chambre des Députés – que je suis resté confondu, quand, cherchant à vous apporter autre chose que mes pensées, j’ai rencontré dans Condorcet ce plan magnifique et trop peu connu d’éducation républicaine. »

La neutralité de l’enseignement devenait alors l’élément constitutif de l’apprentissage de la citoyenneté ; elle signait la distinction entre la sphère publique et la sphère privée.

Lieu d’acquisition et de transmission de notre patrimoine commun, l’Institution scolaire devint - et reste encore - l’instrument de l’enracinement de l’idée républicaine. C’est en son sein que se décident les conditions du « vivre ensemble », conditions qui reposent sur l’éveil de la raison, la formation à la critique, au dialogue et à la liberté. Bref, c’est à l’Ecole que revient, pour une large partie, la charge d’offrir à notre jeunesse les atouts pour devenir maître de son destin.

Fidèle à cet objectif, l’Institution scolaire doit être préservée de toute forme de prosélytisme. Avec la loi du 15 mars 2004, le Gouvernement a légitimement remis « les points sur les i ». L’Etat à force d’hésiter, à force de louvoyer, à force d’esquiver ses responsabilités, donnait à entendre à certains que l’Ecole pouvait être la cible d’une recomposition historique. Il est des moments où la puissance publique se doit de rappeler les règles !

Dans la circulaire de mai 2004, qui précise les modalités d'application, j'ai souhaité insister sur le fait que la loi, loin d'être une loi d'exclusion, garantissait la liberté de conscience de chacun. La loi ne refoule personne ; elle invite au respect mutuel.

Elle affirme que celui qui pénètre dans une école, un collège et un lycée, entre dans ce lieu symbolique où l’on apprend à devenir citoyen. Les origines et les croyances ne sont pas pour autant effacées, chaque élève, chaque enfant appartient à une famille qui a ses convictions, ses opinions, ses croyances. Elles sont toujours respectées.

Cette loi en faveur de la laïcité à l’Ecole, hier contestée par certains, s’est imposée fermement et calmement. L’an passé, près de 1.500 élèves manifestaient ostensiblement une appartenance religieuse. Cette année 639 ont été recensés. Plus de 550 de ces situations ont trouvé une solution par le dialogue… Le nombre d’exclusions fut limité à 48 élèves.

La laïcité n’est pas une donnée intangible. Elle doit être à la fois défendue –ce que nous avons fait ! – mais aussi cultivée.

Cultiver la laïcité, ce n'est pas se réfugier dans la nostalgie de temps révolus ; ce n'est pas couvrir de l'uniformité d'une blouse grise, les croyances et les convictions, en refusant de les reconnaître… Cultiver la laïcité, c’est inviter les « enfants de France » à se rassembler autour d’un même contrat républicain sans lequel il n’y aurait pas de société possible.

J’ai conscience, Mesdames et Messieurs, que la laïcité est bien plus qu’un code de bonne conduite. Elle est un état d’esprit.

L’objectif que nous poursuivons est d’inviter chacun à sa raison. Et permettez-moi d’insister sur ce mot « raison ». S’il existe un mot authentiquement républicain, un mot sur lequel nos prédécesseurs ont bâti notre société, c’est bien celui-ci…

La raison dépouille l’Homme de ses passions et de la vision égoïste de ses intérêts. Elle est une attitude qui cherche l’équilibre et conçoit que la vie en société doit prendre en compte les choix d’autrui, et la personnalité de l’Autre.

Elle est un instrument de l’explicitation du monde que les élèves doivent s’approprier.

S'exercer à remplacer l'invective par la conviction étayée ; écouter l'autre ; mettre de la sagesse dans la mise en ordre des arguments : cette vertu – que le Doyen Borne considère comme « propédeutique de la citoyenneté » – s'enseigne dans la mise en évidence critique de l'événement en histoire, dans l'observation rigoureuse de l'expérience scientifique, dans l'approche des textes littéraires, dans le débat philosophique.

Nous sommes ici à la source de notre culture humaniste. Mon projet pour l’Ecole fait de cette culture humaniste l’un des fondamentaux garanti à chaque élève.

Cette culture ne saurait être regardée au travers d’un prisme réducteur… Et la présence de Régis Debray – avec qui je me suis entretenu à plusieurs reprises- me permet de préciser ma pensée.

Pour certains rigoristes de la laïcité, le fait religieux est – doit être – un sujet tabou… Je considère qu’ils font fausse route ! L’ignorance du fait religieux, notamment chez les jeunes, ne peut être considérée comme une victoire de la laïcité dont l'intensité ne dépend pas de la faiblesse spirituelle de notre peuple.

Le mérite de Régis Debray est d’avoir mis en lumière la force résonnante de deux sources : la source collective et la source intérieure. On ne peut – dit-il – être laïc aujourd’hui sans connaître ni comprendre les confluences de ces deux sources. Et sa parole est d’autant plus écoutée qu’elle émane d’une personnalité dont l’engagement est singulier et respecté.

Mesdames et messieurs,

C’est du silence et de l’ignorance que surgissent toutes les ambiguïtés. Nier la place des religions dans l’Histoire, c’est laisser le champ libre aux frustrations et aux prosélytismes extrémistes.

Le temps est donc venu d’avancer sur la question de l’apprentissage du fait religieux à l’Ecole. L’objectif n’est pas de faire du prosélytisme, ni du catéchisme ; il est de faire comprendre que les religions imprègnent nos civilisations et qu’elles font partie de notre patrimoine.

Cette sensibilisation au fait religieux est partie intégrante de la culture générale. Elle participe du respect mutuel.

Il faut donc concrètement agir.

Agir sur la formation des enseignants qui – comme le propose la loi d’orientation sur l’Ecole – sera définie par un cahier des charges soumis aux IUFM. Je veillerai, sur ce point précis, au contenu de ce cahier des charges.

Agir en portant une attention toute particulière à ce que les éditeurs puissent intégrer dans leurs publications la dimension du fait religieux.

Je compte sur l'Institut européen en sciences des religions pour nouer avec l’Education nationale une relation concrète sur ces thèmes. Les initiatives de l'Institut en direction des enseignants, son rôle de conseil auprès des IUFM, sa capacité à proposer aux académies l'organisation de stages de formation seront fortement encouragés.

Mesdames et Messieurs,

La laïcité demeure une idée neuve.

On peut toujours imaginer d’autres contrats sociaux ; mais aussi imparfait qu’il puisse être, notre contrat social assis sur la laïcité reste un principe de tolérance. Or la tolérance ne naît pas ex nihilo. Elle résulte d’un long cheminement d’expériences communes, de tensions apaisées, d’œuvres civilisatrices…

Faut-il recommencer tout cela ? En d’autres termes, faut-il réajuster la loi de 1905 ?

La question est posée. Elle est, notamment, suscitée par les conditions d’exercice du culte musulman.

Permettez-moi de vous livrer mon point de vue

D’abord, j’estime que cette question n’est pas inconvenante. En démocratie, il n’y a pas de sujet interdit. Les arguments des uns et des autres sont respectables.

Pour autant, à l’instar du Président de la République, je crois qu’il ne faut pas revenir sur cette loi symbolique autour de laquelle s’est structuré notre paysage politique, culturel, et cultuel. J’invite à ne pas réouvrir la « boite de pandore ». Des forces enfouies, que nul ne doit sous estimer, viendraient à s’exprimer et j’en redoute les conséquences…

Tout compte fait, ce débat nous renvoie de façon indirecte mais intense vers l’idée que chacun d’entre nous se fait de la France. Car la laïcité n’est pas un problème technique. Elle interpelle nos traditions historiques, nos institutions, nos mœurs et nos valeurs.

C’est ainsi, les Nations ont une histoire !

Celle de la France contemporaine épouse celle de la république une et indivisible.

Elles ont aussi une culture politique !

Celle de la France épouse celle de la citoyenneté, qui transcende les appartenances culturelles, spirituelles, sociales et raciales.

Enfin, c’est ainsi, les Nations ont une âme !

Celle de la France a cela de singulier que la liberté est pour une large part indissociable de l’égalité ; cette égalité étant elle même constitutive de l’unité nationale ; cette unité nationale se cristallisant enfin dans le visage de l’Etat. C’est ce que l’on appelle, pour le meilleur comme le moins bon, le « modèle Français ».

Ce modèle, certains le jugent dépassé et en stigmatisent les lacunes. Pour d’autres, il conserve sa grandeur car il invite chacun d’entre-nous à s’inscrire dans une dynamique collective ; une dynamique suscitant l’adhésion à travers, non la culture des origines et des appartenances individuelles, mais la force des engagements communs et des actes civiques.

Entre ces deux thèses au sein desquelles se disputent, de façon ancienne, deux conceptions de la France - l’une insistant davantage sur le pluriel, l’autre davantage sur le singulier -, le débat est ouvert.

Il s’aiguise sous la pression d’un défi que notre pays a quelques difficultés à appréhender. Il lui faut investir la mondialisation et l’Europe sans perdre son identité, et cela en répondant parallèlement à l’aspiration croissante de nos concitoyens à plus de liberté et de responsabilité individuelles.

Le mariage de ces différents paramètres n’est pas aisé. Comment, tout à la fois, rassembler la France et dénouer certains des liens qui enserrent le contrat social français ? Derrière cette interrogation, il y a bien la question de la laïcité qui est aujourd’hui au cœur de vos travaux.

Par instinct historique comme par raison politique, ma réponse face aux enjeux du XXIème siècle est claire : il est préférable de renforcer notre unité que d’approfondir à l’extrême nos différences.

Je place la question de la laïcité à l’aune de cette conviction personnelle.
par Francois Fillon publié dans : Discours
Mercredi 19 janvier 2005
Mesdames, Messieurs,

Disposer de ressources importantes en calcul scientifique, c’est aujourd’hui indispensable pour un pays qui prétend à la modernité, et à l’indépendance de ses grands projets : que ce calcul soit mis au service de l’information, de l’industrie, de la recherche, de la défense, il est l’indice direct de notre avancement, et surtout la condition de sa poursuite.

Le calcul massif obéit donc aujourd’hui, dans une société qui se confie à l’informatique et qui attend beaucoup d’elle, aux problématiques qui régissaient hier l’approvisionnement en énergie.

C’est le mérite du rapport de mars 2005 sur « la politique française dans le domaine du calcul scientifique » que de nous avoir rappelé ce caractère stratégique de la ressource, et l’urgence de la renouveler. Comme François d’Aubert avant moi, je veux rendre hommage à ses auteurs, et les remercier d’une contribution dont le ministère de la recherche a commencé sans tarder à tirer les acquis.

C’est en effet une véritable restructuration des acteurs français du calcul intensif que François d’Aubert vient de vous annoncer. Elle va dans le sens d’une coopération toujours plus étroite, que trois arguments forts justifient à mes yeux.

Le premier réside dans le coût des installations, et dans la relance constante de l’investissement qu’elles exigent.

Le deuxième argument en faveur de la coopération des acteurs tient à l’irrégularité des besoins. Une simulation lourde entraîne un bref « pic de consommation », suivi d’un temps mort qui correspond au dépouillement des données, et à la préparation de la simulation suivante. Rentabiliser les machines suppose donc d’en mutualiser l’usage.

Cela n’est possible, et c’est le troisième argument, qu’au moyen d’un développement du calcul à distance : il est largement entamé. Le développement des capacités des réseaux de transport et la baisse du coût de ces infrastructures le permettent. Il doit être exploité, au niveau national, comme au niveau européen.

Notre pays peut-il tout faire ? Oui, car c’est un grand pays. Peut-il faire tout, tout seul ? Non, car dans la compétition mondiale, la France a besoin de son inscription dans le continent européen.

C’est sur la scène européenne, donc, que doit se préparer la seconde restructuration des grands acteurs du calcul intensif. Avec le soutien de la Communauté Européenne, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont pris l’initiative ambitieuse d’un engagement commun : financer conjointement, tous les deux ans, la construction d’un calculateur de très hautes performances, que chaque partenaire accueillera à son tour. La France se trouverait ainsi dotée d’un nouvel outil tous les six ans, ce qui correspond à peu près à la durée de vie actuelle de ce type de matériel. Un protocole d’accord est en cours d’élaboration. Je redis ici mon soutien sans réserve à ce projet, déjà bien engagé. Nous pourrions en espérer les premières réalisations dès l’année 2008. Il peut répondre à votre impatience et à celle de toute la communauté scientifique. Il doit être mené à bien.

Mais il ne suffit pas de gérer une politique d’investissement. Il faut une planification stratégique, et une programmation pluriannuelle. C’est la raison pour laquelle il a été décidé d’inscrire les calculateurs français les plus puissants parmi les « très grandes infrastructures de recherche ». Ils feront ainsi l’objet d’une gestion et de moyens spécifiques.

Au-delà des grands outils de calcul, c’est toute la recherche française qui relève ainsi d’une intervention plus judicieuse et plus volontaire de la puissance publique.

L’objectif est donc maintenant de préparer une réforme qui prenne à bras le corps les problèmes structurels.

Une loi ne peut se faire sans les chercheurs et enseignants-chercheurs, moins encore contre eux. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de mettre en place un groupe de travail technique et restreint, éloigné des postures et des envolées partisanes. Coordonné par le directeur de l’enseignement supérieur, M. Monteil, ce groupe de travail associe le comité de suivi des Etats généraux de la recherche, la Conférence des présidents d’université, la conférence des grandes écoles et la Conférence des formations d’ingénieurs, ce qui lui assure une représentativité de haut niveau. Ainsi, réunion après réunion, thème après thème, les briques de la future loi sont constituées.

Cette loi, l’ensemble de la communauté l’attend.

Mesdames, messieurs,

J’ai la claire conscience de l’importance de ces enjeux. Cette conscience n’est pas sans relation avec la voix du monde de la recherche, que j’ai décidé d’écouter. C’est pourquoi j’ai considéré avec la plus grande attention les propositions faites.

Elles visent non pas à bouleverser notre système, mais à lui donner les moyens d’être plus efficace, plus cohérent, plus rassemblé, et donc plus à même de faire face à la compétition internationale. Cela suppose que les conditions d’exercice offertes aux acteurs de la recherche leur permettent d’exprimer pleinement leur engagement, leur compétence, leur volonté de développement scientifique.

Une première proposition d’amélioration consiste en une meilleure coopération entre les acteurs de la recherche, nos universités, nos écoles, nos organismes. C’est pourquoi la loi que je prépare mettra en place des pôles de recherche et d’enseignement supérieur, susceptibles de donner à cette coopération toute la densité, l’efficacité et la compétence nécessaires à une ambition collective renouvelée. Ces PRES seront construits sur la base d’une relation contractuelle et volontaire avec l’Etat.

Cette coopération réclame, pour être pleinement efficace, que l’on puisse en mesurer précisément les effets. Chacun s’accorde sur ce point : il est nécessaire d’affermir notre dispositif d’évaluation, afin de rendre comparable ce qui doit être comparé, notamment les unités de recherche, quelles que soient leur nature et leur origine. Cela se fera dans le respect naturel des disciplines et des activités, dont les critères d’évaluation doivent prendre en compte les caractéristiques propres.

Par ailleurs, nos établissements de recherche et d’enseignement supérieur ont besoin eux-mêmes, pour la conduite de leur politique, expression d’une appropriation des grandes orientations de l’Etat, de disposer à la fois de leur propre dispositif d’évaluation et d’une évaluation externe. Le principe de transparence en sera le principe organisateur : ses critères seront publics, les compétences de ceux qui seront chargés de la réaliser reconnues. L’objectif essentiel de cette nouvelle donne évaluative, c’est bien de conférer à tout acte de jugement - car l’évaluation est un jugement - un fondement objectif.

Alors, et alors seulement s’ouvriront un certain nombre de perspectives nouvelles pour les établissements, les unités de recherche et les personnes.

Ainsi, la possibilité sera offerte aux enseignants-chercheurs, et d’abord aux plus jeunes d’entre eux, de s’engager encore plus fortement dans l’activité de recherche, que cette recherche soit fondamentale ou appliquée, inscrite dans le champ des sciences exactes ou dans celui des sciences humaines et sociales, à travers une évolution de leurs conditions d’exercice. Cet objectif ambitieux, mais raisonnable, de moduler la répartition de l’activité entre deux éléments d’un couple nécessaire et indissociable, recherche et enseignement, constitue l’un des fondements de la politique que je souhaite mener.

Offrir la possibilité d’une organisation du temps dont le partage ne relèverait pas exclusivement de la norme mais de l’activité elle-même me semble aujourd'hui une condition nécessaire à un exercice rénové de la fonction d’enseignant-chercheur.

Par ailleurs, les chercheurs de nos organismes, au sens strict de « chercheurs », ont une responsabilité quant à la diffusion de la connaissance qu’ils contribuent à produire. Sur la base du volontariat, on doit encourager cette nécessaire diffusion de la connaissance par ceux-là mêmes qui en sont les producteurs.

Bref, notre système de recherche et d’enseignement supérieur, qui reposera sur une évaluation publique et transparente, permettra une cohérence accrue entre les établissement grâce à leur coopération plus efficace, et aux possibilités nouvelles offertes aux enseignants-chercheurs et aux chercheurs.

Ce qui m’anime, plus largement, c’est la quête d’une relation beaucoup plus organique entre l’univers de la recherche, au sens large, et la société. Cette quête s’inscrit dans une double perspective : d'abord, faire en sorte que notre dispositif public de recherche soit au service du développement de notre pays, pour qu’il constitue un pôle d’équilibre et de dynamisme, dans un monde où la compétition globale est féroce.
Ensuite, offrir à l’ensemble de nos concitoyens un accès plus large à la connaissance. Parce que la connaissance et son partage sont un vecteur puissant de démocratie et d’égalité républicaine. Parce que l’ignorance nourrit les dérives de tous ordres, obscurantistes, idéologiques et sectaires. C’est d'ailleurs la raison pour laquelle nos sciences de l’homme et de la société doivent éclairer le chemin des sciences, et bien au-delà continuer de nourrir notre conscience.

Une certaine pratique scientifique est susceptible d’en éclairer une autre ; de même il me semble important qu’un Etat stratège soit doté d’instruments d’aide à la décision. En effet, les grands choix et les grandes orientations scientifiques de notre pays déterminent notre contribution au développement international, tout en exprimant la volonté politique d’en infléchir le cours. C’est pourquoi un Haut conseil, composé de scientifiques susceptibles de couvrir l’ensemble du spectre des pratiques et des objets de la science et de la technologie, éclairera les décisions prises au plus haut niveau de l’Etat.

Ces quelques éléments constituent à la fois l’architecture d’une action et celle d’une pensée politique, orientées l’une et l’autre vers le renouveau de notre système de recherche. Ce renouveau réclame évidemment un engagement fort du pays, mais aussi de la communauté scientifique.

C’est pourquoi nous avons décidé ’un accroissement programmé et très significatif des moyens, sous réserve, bien entendu, de la mise en œuvre des éléments de la réforme.

D’importants moyens nouveaux de financement seront donc attribués à notre recherche, dans la logique même d’une loi d’orientation et de programmation : 6 milliards d’€ sur trois ans sont d’ores et déjà prévus. Par leur répartition, ces moyens marqueront les principales priorités de la politique que j’entends mener : la convergence des acteurs de la recherche, la solidification de la base de nos laboratoires, l’amélioration de leur réactivité et l’accroissement de leurs moyens humains.
S’agissant de ces derniers, la création de 3000 emplois est d’ores et déjà prévue en 2006. Cet effort sera renouvelé en 2007, en fonction de l'avancement de la mise en œuvre de la loi et constituera une référence pour la programmation.

Nous mettrons également en place des moyens de fonctionnement et d’équipement, d’une part pour augmenter significativement les soutiens dits de base de nos unités de recherche, dans le cadre naturel des activités qui les structurent fondamentalement ; et d’autre part pour leur fournir des abondements complémentaires dans le but d’asseoir ou de favoriser leur réactivité. Réactivité qui s’exprimera vis-à-vis d’un certain nombre de thématiques jugées et reconnues comme prioritaires dans l’espace international de la compétition scientifique et technologique. Réactivité qui permettra aussi de promouvoir les idées nouvelles susceptibles demain d’être au cœur même des grands enjeux de la recherche.

Cette volonté qui est la mienne traduit le désir d’une recherche solidement et durablement installée sur ses bases, qui pourra naturellement et sans retenue s’engager pour répondre aux grandes orientations définies comme prioritaires par l’Etat en même temps qu’à des problématiques totalement nouvelles, dont certaines structureront une partie du fonctionnement de la recherche de demain. De ce point de vue, l’Agence nationale de la recherche devra garantir la convergence de compétences et de projets originellement situés dans des organismes de recherche et des établissements d’enseignement supérieur différents. Elle aura pour fonction de rendre plus étroites, et pour ainsi dire plus organiques les relations entre les acteurs du système. L’ANR sera donc une composante incitative complémentaire d’un système de recherche dont le fondement réside bien entendu dans la qualité de nos laboratoires.

Je n'évoque pas ici faute de temps la recherche privée, et le développement des partenariats avec la recherche publique. Ce sera l'une des dimensions essentielles du projet du Gouvernement car j'ai la conviction que l'avenir de nos emplois en dépendra nécessairement.

Quant au calendrier, le Gouvernement n'a pas changé d'idée. Dès que l'on pourra s'appuyer sur un accueil favorable de la communauté scientifique, le projet sera achevé et transmis au Conseil économique et social. Compte tenu des progrès enregistrés dans les groupes de travail, j'ai bon espoir qu'un texte pourra être consolidé à la mi-juin, qu'un Conseil des Ministre en délibérera à l'été et qu'un vote interviendra avant la fin de l'année pour entrer en vigueur dès le 1er janvier 2006.

Mesdames, Messieurs,

Nous devons être aujourd'hui porteurs collectivement d’une idée simple, peut-être, mais fondamentalement exigeante : pour que notre pays puisse peser dans le concert des nations, il faut lui fournir les moyens d’une reconnaissance scientifique et technologique accrue à l’échelle internationale. La France peut et doit être une référence mondiale, à travers l’affirmation de son identité renouvelée. Identité renouvelée, à travers la coopération accrue entre nos universités, nos organismes de recherche et nos écoles. Identité renouvelée, à travers un système d’évaluation internationalement incontestable. Identité renouvelée, à travers la puissance de notre dispositif public de recherche comme moteur du développement industriel, économique et social. Identité renouvelée, enfin, à travers notre système de formation supérieure qui, par la mise en place du LMD, devient une référence européenne.

Nous avons une ambition partagée. Nous aurons les moyens de la mettre en œuvre.
par Francois Fillon publié dans : Discours

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