Discours prononcé aux « Journées citoyennes » du Sénat le 21 janvier 06
Comment provoquer et assurer une croissance durable ? Peut-on viser le plein emploi, et si oui, comment ? Merci à tous les intervenants de cette table-ronde qui ont accepté de répondre à ces interrogations. Ensemble, je nous invite à croiser librement nos propositions, qui, je l'imagine, ne sont pas toutes identiques…
Comment renouer avec la croissance et l'emploi en France ? » : La question est d'actualité, mais ce qu'il y a de terrible c'est qu'elle aurait pu être posée l'année dernière comme il y a 15 ans. Depuis cette date, la France vit, en effet, avec un taux de croissance moyen de 1,7%, soit un point de moins que la plupart de nos partenaires. L'un entraînant l'autre, notre taux de chômage n'a cessé d'augmenter depuis les années 80, nous plaçant dans le bas du tableau européen.
Au regard de ce calendrier, chacun en conclura que la droite et la gauche n'ont pas fondamentalement réussi à trouver les voies d'une prospérité durable et du plein emploi. Les responsabilités étant partagées, j'estime que l'exigence d'un changement de cap repose bien sur les épaules des uns et des autres.
Au regard de la profondeur et de la longévité de la crise économique et sociale qui frappe notre pays, ma conviction est personnellement faite : c'est bien le système français dans son ensemble qui génère une faible croissance et le chômage de masse. C'est donc bien une politique globale, faite de ruptures, qui mérite d'être réfléchie et engagée.
Certes la France a plein d'atouts en mains - dont notamment celui d'une productivité supérieure à celle de nos principaux concurrents – mais il n'est plus possible de passer sous silence ses handicaps structurels et culturels.
Premier handicap : notre organisation éducative et universitaire est dépassée et ne prépare pas les jeunes à une entrée réussie dans la vie active. Tous les ans, 15.000 jeunes sortent littéralement du système éducatif alors même qu'il est obligatoire. On compte également 150.000 adolescents qui ne savent pas véritablement lire, écrire et compter à la sortie du collège. Si le chômage des jeunes est en France l'un des plus élevés d'Europe, c'est bien le résultat d'une inadaptation de notre système éducatif que j'ai tenté de corriger à travers trois mesures : la définition d'un socle commun de connaissances, 3 heures hebdomadaires de soutien pour tous ceux qui décrochent, le développement d'un enseignement de " découverte professionnelle" pour sensibiliser et mieux orienter les jeunes vis à vis du monde du travail.
Quant à l'Université, chacun connaît ses pesanteurs, comme chacun connaît également les pesanteurs de notre appareil de recherche. On ne peut, à mes yeux, assumer le défi de la plus value intellectuelle ( qui est l'atout maître des vieilles puissances industrielles face aux pays émergents ! ) si l'Ecole ne répond pas à l'objectif des 100% de formation et si l'université ne répond pas à celui de l'excellence.
Second handicap : nous avons l'un des marchés de l'emploi les plus rigides et les plus administrés d'Europe. Cette rigidité protége éventuellement ceux qui ont un emploi, mais dissuade assurément l'embauche de tous les autres ou, au mieux, les renvoie vers des contrats à durée déterminée. L'explosion des CDD depuis 10 ans – bref, de la flexibilité et de la précarité – est le revers de la rigidité et de la complexité de notre droit du travail.
Troisième handicap : nous travaillons moins que nos voisins et au surplus moins longtemps puisque le taux d'activité des seniors est, on le sait, particulièrement faible chez nous. En moyenne, nos concitoyens travaillent 1561 heures par an, contre 1826 heures en Espagne, qui est le meilleur élève de la classe européenne. Depuis 1970 : l'économie française, c'est 15 heures de moins chaque année ! Dois-je préciser, dans la foulée, que le coût horaire de notre main d'œuvre est l'un des plus élevés d'Europe, seules la Suède et la Belgique faisant "mieux" que nous.
Le quatrième handicap : c'est le caractère erratique et dogmatique des relations sociales en France. D'un côté, nous avons un Etat qui se croit autorisé à légiférer sur tout, de l'autre, nous avons des syndicats faibles et protestataires. Cette situation est contraire à la culture des compromis efficaces, c'est à dire la culture des réalités économiques et du terrain.
Enfin, le cinquième handicap me renvoie à l'organisation même de notre démocratie, je veux dire par-là, à son irrégularité et sa conflictualité idéologique, ces deux travers minant nos stratégies économiques. Au Royaume-Uni, il a fallu douze ans pour passer de 10,3% de chômeurs à 4,5%. 12 ans d'efforts continus et globalement cohérents, malgré les changements de majorité. Même chose en Espagne où il fallut 10 ans pour passer de 23% à moins de 10%. Même chose au Danemark pour passer de 10,7 en 1993 à 4,9% aujourd'hui…
Dans tous ces pays, la réduction du chômage s'est fondée sur un diagnostic partagé ciblé sur quatre objectifs : la recherche de la performance dans le secteur privé mais aussi public, la maîtrise de la dépense publique ( passée en Suède de 73% à 58% ! ), la baisse des charges et des contraintes pesant sur les entreprises, l'activation des dépenses de solidarité à l'appui, notamment, d'une aide et d'un contrôle plus sérieux sur les demandeurs d'emploi.
Sans être exhaustif, voilà les handicaps, les plus prégnants. Au regard de cette longue liste, il m'apparaît impossible de changer la donne par des ajustements à la marge.
Il faut une action globale dont je souhaite vous livrer les principaux axes.
Le premier axe est culturel. La France n'est, sur le plan intellectuel, pas encore entrée de plein pied dans l'ère de la mondialisation et des changements de fond qu'elle a déclenché. Pendant des siècles, nous avons dominé la planète et ses richesses, cette domination nous permettant d'accéder à un niveau de vie dont 90% des Etats de la planète furent privés pendant des siècles. Ce temps là est fini ! De nouvelles puissances émergent et réclament leur part du progrès. Si nous voulons "tirer notre épingle du jeu", si nous voulons sauver notre modèle social, nous n'avons pas d'autre choix que de nous réinventer et de "nous retrousser les manches". Inutile de raconter des histoires : pour conquérir la croissance et des emplois, il va falloir nous battre et cesser de stigmatiser à tout bout de champ l'économie de marché et la valeur du travail ! Tout autre discours est démagogique.
Le second axe est celui de la recherche et de l'innovation dont il nous faut booster les potentiels. Dans cet esprit, il faut moderniser la gouvernance de nos universités, ce qui passe par une autonomie accrue. Il faut rénover notre outil de recherche en lui donnant de la souplesse, en l'évaluant davantage et en lui fixant des priorités autour desquels les efforts européens doivent converger. Dans cette perspective, l'Etat à son rôle à jouer. Encore faut-il qu'il ait des marges de manœuvre ! Or, chacun le sait, ses capacités d'investissement ( de l'ordre de 3 % du PIB ) sont réduites à néant sous le poids de la dette, de ses déficits et le coût d'un modèle social, qui, au demeurant, craque de toutes parts.
Ceci me conduit au troisième axe : celui de la réforme de l'Etat. Il n'y a que deux façons de trouver des marges de manœuvre : par l'impôt ( mais notre pays se situe dès à présent parmi les plus "voraces" en la matière ) ou par la modernisation de la puissance publique et la réduction de ses effectifs. L'heure est venue d'engager une revue de nos dépenses pour les réduire et les optimiser, comme l'ont fait le Canada ou la Suède. Et il convient, dans le même élan, de ne remplacer qu'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; les économies ainsi dégagées devant, selon moi, être orientées, d'une part, vers l'investissement et, d'autre part, vers le rétablissement de nos comptes publics.
Le quatrième axe, c'est celui de l'assouplissement du marché de l'emploi. Notre code du travail est illisible et dissuasif pour les chefs d'entreprises. Pour tout dire, il est impitoyable pour celles et ceux qui cherchent un emploi. Il faut rationaliser et simplifier le code du travail. Le rapport De Virville propose des pistes utiles en la matière. Récemment, le Contrat Nouvelle Embauche a provoqué des débats… Ce contrat constitue, selon moi, une avancée utile… Faut-il aller plus loin ? Personnellement, je suis favorable à l'instauration d'un contrat unique, mais – je dirais – modulaire, en fonction des intérêts des entreprises, des salariés ou mêmes des branches d'activités.
Cet assouplissement du marché du travail devrait nous conduire à revoir la question des allègement de charges. Cette manne de 17 milliards d'euros destinée à abaisser le coût du travail perd de son sens, dès lors que les conditions d'embauche et de licenciement seraient assouplies.
Le cinquième axe, c'est celui du suivi des chômeurs. Notre système est éclaté, peu rigoureux mais également peu motivant pour les chômeurs qui sont souvent livrés à eux mêmes.
Face à cette situation, je suggère quatre pistes :
1) le droit individuel à la formation doit s'imposer dans les moeurs, conformément à la loi du 4 mai 2005 qui garantit 20 heures de formation supplémentaire à tous les salariés ;
2) l'UNEDIC et l'ANPE doivent être fusionnées car le pouvoir de donner et contrôler les allocations chômage et le pouvoir de proposer un emploi doivent être placés entre les mêmes mains ;
3) la philosophie du Revenu Minimum d'Activité doit être accentuée permettant un véritable cumul des prestations sociales et du salaire afin de distinguer plus fortement les revenus du travail de ceux de l'assistance ;
4) j'estime nécessaire de réduire le délai de l'indemnisation du chômage ( qui est, en France, de l'ordre de deux ans ). Je propose que les demandeurs d'emploi, sur la base du volontariat, soient mieux indemnisés mais pendant une durée significativement plus courte, de l'ordre de dix mois.
Le cinquième axe auquel je crois, c'est celui d'une franche modernisation du dialogue social. Aujourd'hui, nous demeurons dans les rapports de force permanents. C'est, me direz-vous, le fruit de notre Histoire politique et sociale. Eh bien, j'estime qu'il est temps de sortir de cette histoire, car ni l'emploi, ni la croissance, ne peuvent s'épanouir dans un tel climat.
Il faut créer les conditions d'un réformisme social responsabilisé qui puisse s'exprimer davantage sur le terrain. Dans cette perspective, il faut aller au bout de la logique de la loi du 4 mai 2004 qui a pour objet d'instaurer le principe de l'accord majoritaire.
A cet égard, je suggère d'élargir la représentativité syndicale en posant la question du maintien de la présomption irréfragable de représentativité; je propose la généralisation du principe majoritaire, à la fois dans les branches et les entreprises, par majorité d'adhésion et non plus d'opposition ; enfin, je suis favorable, dans les PME de plus de 50 salariés, à une fusion des instances de consultation et des instances de négociation.
Voilà brièvement, mesdames et messieurs, les réformes qui peuvent créer un environnement favorable à la croissance et l'emploi. Elles doivent être accompagnées par deux objectifs complémentaires : une baisse progressive des impôts fondée notamment sur une rationalisation des barèmes, et une discussion nourrie avec nos partenaires européens sur la nature et les buts du pacte de stabilité… Nous touchons là au statut de la banque centrale européenne et au gouvernement économique de l'Europe. Ce n'est pas en demeurant balbutiant et hésitant dans ses stratégies de croissance, que l'Union sortira de la déprime politique et économique.
Un dernier mot, enfin. La France est à un moment charnière de son histoire. Entre le lent déclin et le sursaut, il va falloir choisir. L'élection de 2002 a privé notre peuple d'un véritable débat sur les moyens de réorganiser de fond en comble notre pacte économique et social. En 2007, je souhaite que ce large débat contradictoire et pédagogique dont notre pays a tant besoin puisse se tenir. Il faudra que cette élection soit un moment de vérité car j'ai la conviction que nous ne sortirons pas notre pays de l'impasse avec les idées et les mesures qui prévalent depuis 20 ans.
Mesdames et messieurs,
En me livrant si nettement, j'ai conscience de m'être quelque peu écarté de mon rôle de président de notre table-ronde. Mais du moins ai-je lancé le débat entre nous. Sous la conduite de Emmanuel Lechypre, du Journal l'Expansion, il vous revient maintenant de nous faire partager vos analyses.
Le temps est à la réflexion, il sera bientôt à l'audace. L'urgence ne se discute plus. La crise des banlieues - qui grâce au Ministre de l'Intérieur a été gérée avec fermeté et doigté – n'est que le point saillant d'un malaise plus général : le malaise français.
Nous pouvons en sortir. Nous en avons les atouts. Nous en avons l'intelligence. Nous avons en l'expérience car ce n'est pas la première fois que notre pays est dans le creux de la vague.
Le sursaut est nécessaire à la France, la France est nécessaire à l'Europe qui, elle aussi, est aujourd'hui dans l'impasse. L'Europe ne fera rien de grand sans la France, et la France ne fera rien de fort pour l'Europe si, chez nous, la faiblesse, l'hésitation et la peur des horizons qui bougent, persistent à nous paralyser.
Comment provoquer et assurer une croissance durable ? Peut-on viser le plein emploi, et si oui, comment ? Merci à tous les intervenants de cette table-ronde qui ont accepté de répondre à ces interrogations. Ensemble, je nous invite à croiser librement nos propositions, qui, je l'imagine, ne sont pas toutes identiques…
Comment renouer avec la croissance et l'emploi en France ? » : La question est d'actualité, mais ce qu'il y a de terrible c'est qu'elle aurait pu être posée l'année dernière comme il y a 15 ans. Depuis cette date, la France vit, en effet, avec un taux de croissance moyen de 1,7%, soit un point de moins que la plupart de nos partenaires. L'un entraînant l'autre, notre taux de chômage n'a cessé d'augmenter depuis les années 80, nous plaçant dans le bas du tableau européen.
Au regard de ce calendrier, chacun en conclura que la droite et la gauche n'ont pas fondamentalement réussi à trouver les voies d'une prospérité durable et du plein emploi. Les responsabilités étant partagées, j'estime que l'exigence d'un changement de cap repose bien sur les épaules des uns et des autres.
Au regard de la profondeur et de la longévité de la crise économique et sociale qui frappe notre pays, ma conviction est personnellement faite : c'est bien le système français dans son ensemble qui génère une faible croissance et le chômage de masse. C'est donc bien une politique globale, faite de ruptures, qui mérite d'être réfléchie et engagée.
Certes la France a plein d'atouts en mains - dont notamment celui d'une productivité supérieure à celle de nos principaux concurrents – mais il n'est plus possible de passer sous silence ses handicaps structurels et culturels.
Premier handicap : notre organisation éducative et universitaire est dépassée et ne prépare pas les jeunes à une entrée réussie dans la vie active. Tous les ans, 15.000 jeunes sortent littéralement du système éducatif alors même qu'il est obligatoire. On compte également 150.000 adolescents qui ne savent pas véritablement lire, écrire et compter à la sortie du collège. Si le chômage des jeunes est en France l'un des plus élevés d'Europe, c'est bien le résultat d'une inadaptation de notre système éducatif que j'ai tenté de corriger à travers trois mesures : la définition d'un socle commun de connaissances, 3 heures hebdomadaires de soutien pour tous ceux qui décrochent, le développement d'un enseignement de " découverte professionnelle" pour sensibiliser et mieux orienter les jeunes vis à vis du monde du travail.
Quant à l'Université, chacun connaît ses pesanteurs, comme chacun connaît également les pesanteurs de notre appareil de recherche. On ne peut, à mes yeux, assumer le défi de la plus value intellectuelle ( qui est l'atout maître des vieilles puissances industrielles face aux pays émergents ! ) si l'Ecole ne répond pas à l'objectif des 100% de formation et si l'université ne répond pas à celui de l'excellence.
Second handicap : nous avons l'un des marchés de l'emploi les plus rigides et les plus administrés d'Europe. Cette rigidité protége éventuellement ceux qui ont un emploi, mais dissuade assurément l'embauche de tous les autres ou, au mieux, les renvoie vers des contrats à durée déterminée. L'explosion des CDD depuis 10 ans – bref, de la flexibilité et de la précarité – est le revers de la rigidité et de la complexité de notre droit du travail.
Troisième handicap : nous travaillons moins que nos voisins et au surplus moins longtemps puisque le taux d'activité des seniors est, on le sait, particulièrement faible chez nous. En moyenne, nos concitoyens travaillent 1561 heures par an, contre 1826 heures en Espagne, qui est le meilleur élève de la classe européenne. Depuis 1970 : l'économie française, c'est 15 heures de moins chaque année ! Dois-je préciser, dans la foulée, que le coût horaire de notre main d'œuvre est l'un des plus élevés d'Europe, seules la Suède et la Belgique faisant "mieux" que nous.
Le quatrième handicap : c'est le caractère erratique et dogmatique des relations sociales en France. D'un côté, nous avons un Etat qui se croit autorisé à légiférer sur tout, de l'autre, nous avons des syndicats faibles et protestataires. Cette situation est contraire à la culture des compromis efficaces, c'est à dire la culture des réalités économiques et du terrain.
Enfin, le cinquième handicap me renvoie à l'organisation même de notre démocratie, je veux dire par-là, à son irrégularité et sa conflictualité idéologique, ces deux travers minant nos stratégies économiques. Au Royaume-Uni, il a fallu douze ans pour passer de 10,3% de chômeurs à 4,5%. 12 ans d'efforts continus et globalement cohérents, malgré les changements de majorité. Même chose en Espagne où il fallut 10 ans pour passer de 23% à moins de 10%. Même chose au Danemark pour passer de 10,7 en 1993 à 4,9% aujourd'hui…
Dans tous ces pays, la réduction du chômage s'est fondée sur un diagnostic partagé ciblé sur quatre objectifs : la recherche de la performance dans le secteur privé mais aussi public, la maîtrise de la dépense publique ( passée en Suède de 73% à 58% ! ), la baisse des charges et des contraintes pesant sur les entreprises, l'activation des dépenses de solidarité à l'appui, notamment, d'une aide et d'un contrôle plus sérieux sur les demandeurs d'emploi.
Sans être exhaustif, voilà les handicaps, les plus prégnants. Au regard de cette longue liste, il m'apparaît impossible de changer la donne par des ajustements à la marge.
Il faut une action globale dont je souhaite vous livrer les principaux axes.
Le premier axe est culturel. La France n'est, sur le plan intellectuel, pas encore entrée de plein pied dans l'ère de la mondialisation et des changements de fond qu'elle a déclenché. Pendant des siècles, nous avons dominé la planète et ses richesses, cette domination nous permettant d'accéder à un niveau de vie dont 90% des Etats de la planète furent privés pendant des siècles. Ce temps là est fini ! De nouvelles puissances émergent et réclament leur part du progrès. Si nous voulons "tirer notre épingle du jeu", si nous voulons sauver notre modèle social, nous n'avons pas d'autre choix que de nous réinventer et de "nous retrousser les manches". Inutile de raconter des histoires : pour conquérir la croissance et des emplois, il va falloir nous battre et cesser de stigmatiser à tout bout de champ l'économie de marché et la valeur du travail ! Tout autre discours est démagogique.
Le second axe est celui de la recherche et de l'innovation dont il nous faut booster les potentiels. Dans cet esprit, il faut moderniser la gouvernance de nos universités, ce qui passe par une autonomie accrue. Il faut rénover notre outil de recherche en lui donnant de la souplesse, en l'évaluant davantage et en lui fixant des priorités autour desquels les efforts européens doivent converger. Dans cette perspective, l'Etat à son rôle à jouer. Encore faut-il qu'il ait des marges de manœuvre ! Or, chacun le sait, ses capacités d'investissement ( de l'ordre de 3 % du PIB ) sont réduites à néant sous le poids de la dette, de ses déficits et le coût d'un modèle social, qui, au demeurant, craque de toutes parts.
Ceci me conduit au troisième axe : celui de la réforme de l'Etat. Il n'y a que deux façons de trouver des marges de manœuvre : par l'impôt ( mais notre pays se situe dès à présent parmi les plus "voraces" en la matière ) ou par la modernisation de la puissance publique et la réduction de ses effectifs. L'heure est venue d'engager une revue de nos dépenses pour les réduire et les optimiser, comme l'ont fait le Canada ou la Suède. Et il convient, dans le même élan, de ne remplacer qu'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; les économies ainsi dégagées devant, selon moi, être orientées, d'une part, vers l'investissement et, d'autre part, vers le rétablissement de nos comptes publics.
Le quatrième axe, c'est celui de l'assouplissement du marché de l'emploi. Notre code du travail est illisible et dissuasif pour les chefs d'entreprises. Pour tout dire, il est impitoyable pour celles et ceux qui cherchent un emploi. Il faut rationaliser et simplifier le code du travail. Le rapport De Virville propose des pistes utiles en la matière. Récemment, le Contrat Nouvelle Embauche a provoqué des débats… Ce contrat constitue, selon moi, une avancée utile… Faut-il aller plus loin ? Personnellement, je suis favorable à l'instauration d'un contrat unique, mais – je dirais – modulaire, en fonction des intérêts des entreprises, des salariés ou mêmes des branches d'activités.
Cet assouplissement du marché du travail devrait nous conduire à revoir la question des allègement de charges. Cette manne de 17 milliards d'euros destinée à abaisser le coût du travail perd de son sens, dès lors que les conditions d'embauche et de licenciement seraient assouplies.
Le cinquième axe, c'est celui du suivi des chômeurs. Notre système est éclaté, peu rigoureux mais également peu motivant pour les chômeurs qui sont souvent livrés à eux mêmes.
Face à cette situation, je suggère quatre pistes :
1) le droit individuel à la formation doit s'imposer dans les moeurs, conformément à la loi du 4 mai 2005 qui garantit 20 heures de formation supplémentaire à tous les salariés ;
2) l'UNEDIC et l'ANPE doivent être fusionnées car le pouvoir de donner et contrôler les allocations chômage et le pouvoir de proposer un emploi doivent être placés entre les mêmes mains ;
3) la philosophie du Revenu Minimum d'Activité doit être accentuée permettant un véritable cumul des prestations sociales et du salaire afin de distinguer plus fortement les revenus du travail de ceux de l'assistance ;
4) j'estime nécessaire de réduire le délai de l'indemnisation du chômage ( qui est, en France, de l'ordre de deux ans ). Je propose que les demandeurs d'emploi, sur la base du volontariat, soient mieux indemnisés mais pendant une durée significativement plus courte, de l'ordre de dix mois.
Le cinquième axe auquel je crois, c'est celui d'une franche modernisation du dialogue social. Aujourd'hui, nous demeurons dans les rapports de force permanents. C'est, me direz-vous, le fruit de notre Histoire politique et sociale. Eh bien, j'estime qu'il est temps de sortir de cette histoire, car ni l'emploi, ni la croissance, ne peuvent s'épanouir dans un tel climat.
Il faut créer les conditions d'un réformisme social responsabilisé qui puisse s'exprimer davantage sur le terrain. Dans cette perspective, il faut aller au bout de la logique de la loi du 4 mai 2004 qui a pour objet d'instaurer le principe de l'accord majoritaire.
A cet égard, je suggère d'élargir la représentativité syndicale en posant la question du maintien de la présomption irréfragable de représentativité; je propose la généralisation du principe majoritaire, à la fois dans les branches et les entreprises, par majorité d'adhésion et non plus d'opposition ; enfin, je suis favorable, dans les PME de plus de 50 salariés, à une fusion des instances de consultation et des instances de négociation.
Voilà brièvement, mesdames et messieurs, les réformes qui peuvent créer un environnement favorable à la croissance et l'emploi. Elles doivent être accompagnées par deux objectifs complémentaires : une baisse progressive des impôts fondée notamment sur une rationalisation des barèmes, et une discussion nourrie avec nos partenaires européens sur la nature et les buts du pacte de stabilité… Nous touchons là au statut de la banque centrale européenne et au gouvernement économique de l'Europe. Ce n'est pas en demeurant balbutiant et hésitant dans ses stratégies de croissance, que l'Union sortira de la déprime politique et économique.
Un dernier mot, enfin. La France est à un moment charnière de son histoire. Entre le lent déclin et le sursaut, il va falloir choisir. L'élection de 2002 a privé notre peuple d'un véritable débat sur les moyens de réorganiser de fond en comble notre pacte économique et social. En 2007, je souhaite que ce large débat contradictoire et pédagogique dont notre pays a tant besoin puisse se tenir. Il faudra que cette élection soit un moment de vérité car j'ai la conviction que nous ne sortirons pas notre pays de l'impasse avec les idées et les mesures qui prévalent depuis 20 ans.
Mesdames et messieurs,
En me livrant si nettement, j'ai conscience de m'être quelque peu écarté de mon rôle de président de notre table-ronde. Mais du moins ai-je lancé le débat entre nous. Sous la conduite de Emmanuel Lechypre, du Journal l'Expansion, il vous revient maintenant de nous faire partager vos analyses.
Le temps est à la réflexion, il sera bientôt à l'audace. L'urgence ne se discute plus. La crise des banlieues - qui grâce au Ministre de l'Intérieur a été gérée avec fermeté et doigté – n'est que le point saillant d'un malaise plus général : le malaise français.
Nous pouvons en sortir. Nous en avons les atouts. Nous en avons l'intelligence. Nous avons en l'expérience car ce n'est pas la première fois que notre pays est dans le creux de la vague.
Le sursaut est nécessaire à la France, la France est nécessaire à l'Europe qui, elle aussi, est aujourd'hui dans l'impasse. L'Europe ne fera rien de grand sans la France, et la France ne fera rien de fort pour l'Europe si, chez nous, la faiblesse, l'hésitation et la peur des horizons qui bougent, persistent à nous paralyser.
par Francois Fillon
publié dans :
Discours


