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Jeudi 20 janvier 2005
Mesdames, Messieurs,

Je voudrais dire l’honneur que je ressens d’avoir été invité à ouvrir ce colloque.

Son thème est au cœur de mon engagement. Il se situe au centre du débat républicain ; il nous renvoie vers une question essentielle qui se pose à nous : comment concevons-nous notre « vivre ensemble » ?

Cette interrogation est d’autant plus cruciale que nous vivons une période complexe qui oblige notre pays à s’appuyer sur les repères qui fondent son unité : les valeurs républicaines.

A ceux qui doutent qu’elles puissent répondre aux incertitudes de notre temps et de notre monde, je réponds au contraire qu’elles sont la réponse nécessaire aux enjeux brûlants du 21e siècle.

Face au scénario du « conflit des civilisations » ; face à la résurgence des barbaries et des haines raciales ; face à la culture du chacun pour soi qui parcourt nos sociétés développées ; devant la nécessité d’être uni dans l’adversité d’un monde ouvert et désordonné, je dis que les valeurs républicaines sont une idée moderne et vitale pour la France. Elles dénouent les crispations identitaires, dissuadent la quête obscure des origines ; elles n’ont, en fin de compte, d’autre visée que celle de l’unicité humaine, qui n’est autre que le versant spirituel de l’universalité politique.

La laïcité fait partie de ces valeurs.

L’article 1er de notre Constitution énumère les traits de la République. Elle est indivisible, démocratique et sociale... Elle est laïque !

La place de la laïcité dans notre Loi fondamentale est la consécration d’une union qui s’est construite dans la douleur, et parfois dans le sang… En fait, toute l’Histoire du 19e siècle a retenti des cris d’un conflit inachevé entre l’Eglise et l’esprit de la Révolution française. Deux visions de la société se sont fait face ; deux visions qui, depuis les guerres de Religion, ont pris l’habitude de soumettre ou d’éliminer.

Après avoir porté à son paroxysme ce déchirement entre la France de l’Autel et la France des Lumières, la loi de 1905 a amorcé le rassemblement de tous les Français, et installé durablement la paix sociale. D’un combat, la laïcité est devenue un chemin commun. Toutes les familles de la Nation française ont alors convergé vers cet idéal de tolérance, en éliminant leurs extrémismes.

Et il faut ici, sans hypocrisie, rendre hommage de cette évolution à l’Eglise catholique. Dans le sillage des Eglises protestantes et juives, elle a su relativement tôt, grâce à des prélats et des grands intellectuels, prendre la mesure de la modernité, et faire le deuil de l’établissement moral que lui conférait encore le concordat Napoléonien. En reconnaissant la pleine légitimité de la République, et la nécessaire séparation du temporel et du spirituel, le catholicisme français a intériorisé les valeurs de la laïcité, avant d’en diffuser le message dans l’Eglise universel.

Les trois valeurs indissociables que définit la loi de 1905 en font la pierre angulaire de notre pacte républicain. La liberté de conscience, d’abord, qui permet à chaque citoyen d’être lui-même libre dans ses convictions ; l’égalité en droit qui interdit toute discrimination ou contrainte ; la neutralité enfin du pouvoir politique qui reconnaît ses limites en s’abstenant de toute ingérence dans le domaine spirituel ou religieux.

Evoquant le vote de la loi de Séparation des Eglises et de l'Etat, le Professeur René Rémond écrit : « C'est la fin du service public de la religion. Il n'y aura plus désormais de relations juridiques entre la puissance publique et les cultes, quels qu'ils soient. La loi n'exclut pas pour autant… elle est – écrit-il – faite de tolérance. »

Mais par son vote, le législateur de 1905 avait-il conscience qu’il permettrait, aussi, à la France de devenir un creuset… Je veux dire par là un espace d’intégration épousant toute la profondeur de « La Nation » telle que la définie Renan. La France est devenue une terre d’espoir pour des femmes et des hommes en quêtes de Liberté. Venus d’ailleurs par millions, ils se sont installés dans notre pays ; l’ont aimé et l’ont servi.

Sommes-nous encore à jour de cette réussite ? Cet âge d’or de la laïcité est-il encore le régulateur de la société française ? Nous avons besoin d’en débattre… Et j’attends beaucoup de vos réflexions et de vos travaux.

Mesdames et Messieurs,

L’aventure de la laïcité a commencé à l’Ecole, là où l’âme et la conscience des enfants se dessinent… Et ce n’est pas un hasard si, plus récemment, l’Ecole fut à nouveau le lieu de tous les débats.

En avril 1792, Condorcet écrivait que : « La Constitution en reconnaissant le droit à chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de France, ne permet pas d'admettre dans l'instruction publique un enseignement qui (...) donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. »

Jules Ferry lui rendra un hommage posthume, quatre-vingt-dix ans plus tard, en rédigeant la loi sur l’obligation scolaire et la laïcité à l’école primaire. « J’avoue – dira-t-il devant la Chambre des Députés – que je suis resté confondu, quand, cherchant à vous apporter autre chose que mes pensées, j’ai rencontré dans Condorcet ce plan magnifique et trop peu connu d’éducation républicaine. »

La neutralité de l’enseignement devenait alors l’élément constitutif de l’apprentissage de la citoyenneté ; elle signait la distinction entre la sphère publique et la sphère privée.

Lieu d’acquisition et de transmission de notre patrimoine commun, l’Institution scolaire devint - et reste encore - l’instrument de l’enracinement de l’idée républicaine. C’est en son sein que se décident les conditions du « vivre ensemble », conditions qui reposent sur l’éveil de la raison, la formation à la critique, au dialogue et à la liberté. Bref, c’est à l’Ecole que revient, pour une large partie, la charge d’offrir à notre jeunesse les atouts pour devenir maître de son destin.

Fidèle à cet objectif, l’Institution scolaire doit être préservée de toute forme de prosélytisme. Avec la loi du 15 mars 2004, le Gouvernement a légitimement remis « les points sur les i ». L’Etat à force d’hésiter, à force de louvoyer, à force d’esquiver ses responsabilités, donnait à entendre à certains que l’Ecole pouvait être la cible d’une recomposition historique. Il est des moments où la puissance publique se doit de rappeler les règles !

Dans la circulaire de mai 2004, qui précise les modalités d'application, j'ai souhaité insister sur le fait que la loi, loin d'être une loi d'exclusion, garantissait la liberté de conscience de chacun. La loi ne refoule personne ; elle invite au respect mutuel.

Elle affirme que celui qui pénètre dans une école, un collège et un lycée, entre dans ce lieu symbolique où l’on apprend à devenir citoyen. Les origines et les croyances ne sont pas pour autant effacées, chaque élève, chaque enfant appartient à une famille qui a ses convictions, ses opinions, ses croyances. Elles sont toujours respectées.

Cette loi en faveur de la laïcité à l’Ecole, hier contestée par certains, s’est imposée fermement et calmement. L’an passé, près de 1.500 élèves manifestaient ostensiblement une appartenance religieuse. Cette année 639 ont été recensés. Plus de 550 de ces situations ont trouvé une solution par le dialogue… Le nombre d’exclusions fut limité à 48 élèves.

La laïcité n’est pas une donnée intangible. Elle doit être à la fois défendue –ce que nous avons fait ! – mais aussi cultivée.

Cultiver la laïcité, ce n'est pas se réfugier dans la nostalgie de temps révolus ; ce n'est pas couvrir de l'uniformité d'une blouse grise, les croyances et les convictions, en refusant de les reconnaître… Cultiver la laïcité, c’est inviter les « enfants de France » à se rassembler autour d’un même contrat républicain sans lequel il n’y aurait pas de société possible.

J’ai conscience, Mesdames et Messieurs, que la laïcité est bien plus qu’un code de bonne conduite. Elle est un état d’esprit.

L’objectif que nous poursuivons est d’inviter chacun à sa raison. Et permettez-moi d’insister sur ce mot « raison ». S’il existe un mot authentiquement républicain, un mot sur lequel nos prédécesseurs ont bâti notre société, c’est bien celui-ci…

La raison dépouille l’Homme de ses passions et de la vision égoïste de ses intérêts. Elle est une attitude qui cherche l’équilibre et conçoit que la vie en société doit prendre en compte les choix d’autrui, et la personnalité de l’Autre.

Elle est un instrument de l’explicitation du monde que les élèves doivent s’approprier.

S'exercer à remplacer l'invective par la conviction étayée ; écouter l'autre ; mettre de la sagesse dans la mise en ordre des arguments : cette vertu – que le Doyen Borne considère comme « propédeutique de la citoyenneté » – s'enseigne dans la mise en évidence critique de l'événement en histoire, dans l'observation rigoureuse de l'expérience scientifique, dans l'approche des textes littéraires, dans le débat philosophique.

Nous sommes ici à la source de notre culture humaniste. Mon projet pour l’Ecole fait de cette culture humaniste l’un des fondamentaux garanti à chaque élève.

Cette culture ne saurait être regardée au travers d’un prisme réducteur… Et la présence de Régis Debray – avec qui je me suis entretenu à plusieurs reprises- me permet de préciser ma pensée.

Pour certains rigoristes de la laïcité, le fait religieux est – doit être – un sujet tabou… Je considère qu’ils font fausse route ! L’ignorance du fait religieux, notamment chez les jeunes, ne peut être considérée comme une victoire de la laïcité dont l'intensité ne dépend pas de la faiblesse spirituelle de notre peuple.

Le mérite de Régis Debray est d’avoir mis en lumière la force résonnante de deux sources : la source collective et la source intérieure. On ne peut – dit-il – être laïc aujourd’hui sans connaître ni comprendre les confluences de ces deux sources. Et sa parole est d’autant plus écoutée qu’elle émane d’une personnalité dont l’engagement est singulier et respecté.

Mesdames et messieurs,

C’est du silence et de l’ignorance que surgissent toutes les ambiguïtés. Nier la place des religions dans l’Histoire, c’est laisser le champ libre aux frustrations et aux prosélytismes extrémistes.

Le temps est donc venu d’avancer sur la question de l’apprentissage du fait religieux à l’Ecole. L’objectif n’est pas de faire du prosélytisme, ni du catéchisme ; il est de faire comprendre que les religions imprègnent nos civilisations et qu’elles font partie de notre patrimoine.

Cette sensibilisation au fait religieux est partie intégrante de la culture générale. Elle participe du respect mutuel.

Il faut donc concrètement agir.

Agir sur la formation des enseignants qui – comme le propose la loi d’orientation sur l’Ecole – sera définie par un cahier des charges soumis aux IUFM. Je veillerai, sur ce point précis, au contenu de ce cahier des charges.

Agir en portant une attention toute particulière à ce que les éditeurs puissent intégrer dans leurs publications la dimension du fait religieux.

Je compte sur l'Institut européen en sciences des religions pour nouer avec l’Education nationale une relation concrète sur ces thèmes. Les initiatives de l'Institut en direction des enseignants, son rôle de conseil auprès des IUFM, sa capacité à proposer aux académies l'organisation de stages de formation seront fortement encouragés.

Mesdames et Messieurs,

La laïcité demeure une idée neuve.

On peut toujours imaginer d’autres contrats sociaux ; mais aussi imparfait qu’il puisse être, notre contrat social assis sur la laïcité reste un principe de tolérance. Or la tolérance ne naît pas ex nihilo. Elle résulte d’un long cheminement d’expériences communes, de tensions apaisées, d’œuvres civilisatrices…

Faut-il recommencer tout cela ? En d’autres termes, faut-il réajuster la loi de 1905 ?

La question est posée. Elle est, notamment, suscitée par les conditions d’exercice du culte musulman.

Permettez-moi de vous livrer mon point de vue

D’abord, j’estime que cette question n’est pas inconvenante. En démocratie, il n’y a pas de sujet interdit. Les arguments des uns et des autres sont respectables.

Pour autant, à l’instar du Président de la République, je crois qu’il ne faut pas revenir sur cette loi symbolique autour de laquelle s’est structuré notre paysage politique, culturel, et cultuel. J’invite à ne pas réouvrir la « boite de pandore ». Des forces enfouies, que nul ne doit sous estimer, viendraient à s’exprimer et j’en redoute les conséquences…

Tout compte fait, ce débat nous renvoie de façon indirecte mais intense vers l’idée que chacun d’entre nous se fait de la France. Car la laïcité n’est pas un problème technique. Elle interpelle nos traditions historiques, nos institutions, nos mœurs et nos valeurs.

C’est ainsi, les Nations ont une histoire !

Celle de la France contemporaine épouse celle de la république une et indivisible.

Elles ont aussi une culture politique !

Celle de la France épouse celle de la citoyenneté, qui transcende les appartenances culturelles, spirituelles, sociales et raciales.

Enfin, c’est ainsi, les Nations ont une âme !

Celle de la France a cela de singulier que la liberté est pour une large part indissociable de l’égalité ; cette égalité étant elle même constitutive de l’unité nationale ; cette unité nationale se cristallisant enfin dans le visage de l’Etat. C’est ce que l’on appelle, pour le meilleur comme le moins bon, le « modèle Français ».

Ce modèle, certains le jugent dépassé et en stigmatisent les lacunes. Pour d’autres, il conserve sa grandeur car il invite chacun d’entre-nous à s’inscrire dans une dynamique collective ; une dynamique suscitant l’adhésion à travers, non la culture des origines et des appartenances individuelles, mais la force des engagements communs et des actes civiques.

Entre ces deux thèses au sein desquelles se disputent, de façon ancienne, deux conceptions de la France - l’une insistant davantage sur le pluriel, l’autre davantage sur le singulier -, le débat est ouvert.

Il s’aiguise sous la pression d’un défi que notre pays a quelques difficultés à appréhender. Il lui faut investir la mondialisation et l’Europe sans perdre son identité, et cela en répondant parallèlement à l’aspiration croissante de nos concitoyens à plus de liberté et de responsabilité individuelles.

Le mariage de ces différents paramètres n’est pas aisé. Comment, tout à la fois, rassembler la France et dénouer certains des liens qui enserrent le contrat social français ? Derrière cette interrogation, il y a bien la question de la laïcité qui est aujourd’hui au cœur de vos travaux.

Par instinct historique comme par raison politique, ma réponse face aux enjeux du XXIème siècle est claire : il est préférable de renforcer notre unité que d’approfondir à l’extrême nos différences.

Je place la question de la laïcité à l’aune de cette conviction personnelle.
par Francois Fillon publié dans : Discours
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